LA FAUTE DES GRANDES VACANCES (nouvelle)

« LA FAUTE DES GRANDES VACANCES » de Sonia WILLI est une nouvelle extraite de : « LE JOUR BAISSAIT », le recueil de mes nouvelles dont le point commun est d’avoir été écrites à partir de la première phrase d’un autre auteur. Cette nouvelle-là, j’ai choisi de l’écrire à partir de la première phrase du roman : « Les lois de l’attraction » de Bret Easton Ellis.

LA FAUTE DES GRANDES VACANCES

« et c’est une histoire qui va peut être t’ennuyer mais tu n’es pas obligé d’écouter, elle m’a dit, parce qu’elle avait toujours su que ça se passerait comme ça, et c’était sa première année ou plutôt, croyait-elle, son premier week-end, en fait un vendredi de septembre à Camden, cela se passait voici trois ou quatre ans, elle a tellement bu qu’elle a fini au lit, perdu sa virginité (tard, à dix-huit) dans la chambre de Corna Slavin, parce qu’elle était en première année et qu’elle partageait sa chambre avec une coturne et que Lorna était en troisième ou quatrième année et très souvent chez son petit ami en dehors du campus, déflorée non pas comme elle l’a cru par un étudiant de deuxième année spécialisée en céramique, mais soit par un étudiant en cinéma de la fac de New-York, venu dans le New Hampshire pour la soirée du Prêt-à-Baiser, soit par un type de la ville ».

— Tu as aimé ?

C’est la question qu’il lui avait posée juste après.

— Tu as aimé ?

Elle ne le voyait pas parce qu’il faisait trop noir dans la chambre et aussi parce qu’elle avait trop bu (trois scotch, deux vodka orange, trois ou quatre whisky coca et pas mal de coupes de Champagne avant tout ça). Elle aurait voulu lui dire :

— C’était pourri et tu m’as fait très mal.

Mais comme elle se sentait vraiment gourde d’être encore pucelle à dix-huit ans, elle n’avait pas osé, donc, elle avait juste dit d’une voix dont elle ne se souvenait plus la couleur tant sa mémoire s’envolait :

— C’était OK, baby.

Elle aurait voulu terminer sa phrase par le prénom du type qui venait de la déflorer, mais elle l’avait oublié donc elle ne voulut pas risquer de se tromper et elle n’ajouta rien après ça. Lui non plus d’ailleurs. Elle croit même qu’il dormait déjà quand elle avait prononcé sa phrase. Tant mieux. Après un tel fiasco, il était beaucoup plus judicieux et intelligent de s’enfoncer dans le sommeil en tâchant d’oublier la réalité et de rêver à quelque chose de beau, par exemple à rêver d’amour. Au moment où il l’avait pénétrée, au-delà de la douleur que cela avait déclenché en elle, elle avait eu envie d’amour. Elle avait eu envie de lui dire quelque chose de doux à l’oreille. Elle avait eu envie de tendresse, de complicité. Mais elle n’avait aucune tendresse à lui donner, aucune complicité à partager avec lui. Et ce type ne la connaissait pas et elle non plus. Et lui ne pensait qu’à tirer son coup et elle à n’être qu’un coup. Il avait bien essayé de la faire jouir mais comme elle était novice, elle n’y parvint pas et cela l’énerva, lui : elle fait sa difficile, il pensait, ou bien c’est une frigide, ou bien une romantique, l’un ou l’autre mais en tout cas, ce n’est pas un bon coup, voilà ce qu’il avait pensé, lui, quand il avait joui.

Donc, en plus de n’être qu’un coup, elle en avait été un mauvais.

Après, elle avait tenté de s’endormir mais le type ronflait très fort et il puait l’alcool. En plus, il s’étalait sur le lit pourtant grand, il prenait toute la place et elle avait peur de se retrouver par terre. A cinq heures du matin, elle se leva, n’ayant toujours pas réussi à s’endormir. Dans la salle de bain, elle but un verre d’eau, avala deux aspirines et, presque sans s’en rendre compte, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé la veille dans la cuvette des toilettes. Le bruit de ses spasmes ne le réveilla même pas, alors elle prit une douche et après elle s’alluma une cigarette en éclatant en sanglots. Et à ce moment, elle pensait : je ne suis qu’une conne affligeante.

Et si elle en avait eu la force, juste à cet instant, elle se serait sans doute tuée.

Elle dit :

— Je te raconte ça comme ça parce que c’est drôle de se souvenir de ces trucs-là, mais tu n’en as peut-être rien à foutre, et je te comprends parce que finalement ce n’est pas tellement drôle, c’est même plutôt triste à en crier.

Et Côme l’embrassait sur la bouche tandis qu’elle riait et pleurait en même temps.

Il pensait que cette fille était étonnante. Et après, encouragée par ses baisers, elle continua à raconter la suite :

Elle avait beaucoup fumé en le regardant dormir. Il était allongé sur le ventre alors elle ne voyait pas son visage. C’est dommage, elle pensait, parce qu’elle aurait bien aimé le voir, elle ne s’en souvenait plus. Tout ce qu’elle pouvait voir de lui, est qu’il avait un très beau corps : élancé et musclé. Son souffle était profond et rauque. Il ronflait toujours. Elle se demandait s’il avait un beau sexe, comme dans les films, parce que ça non plus elle ne s’en souvenait plus. D’ailleurs, elle ne l’avait peut-être jamais vu car quand ils l’avaient fait, il faisait noir. Elle pensait : est-ce toujours aussi pathétique après ? En même temps, elle était contente parce que c’était fait. Il y avait si longtemps qu’elle cherchait l’occasion de perdre sa virginité mais, à chaque fois, les choses évoluaient mal : soit la coturne rentrait plus tôt que prévu, soit le type en question ne lui plaisait vraiment pas même si elle se forçait, soit elle prenait peur au dernier moment. Mais là, l’alcool avait aidé. Elle aurait pu se retrouver alors dans n’importe quel lit, sous n’importe quel homme, tant son esprit s’était envolé de sa tête. Et enfin, la chose était arrivée. Dans n’importe quel lit et sous n’importe quel homme, en effet, mais la chose était arrivée et c’était l’essentiel. La chaleur était moite dans la chambre. Le type transpirait. Il était comme un animal marin épuisé par sa nage et qui aurait échoué, inerte, après un voyage interminable, sur une plage désertée. Il ronflait impassiblement, comme un porc. Elle avait un peu honte de se dire que ce porc était passé sur elle. Mais elle ne le dirait pas. Ce serait son secret pour toujours. Si une de ses amies lui demandait un jour qui avait été son premier amant, elle dirait que c’était un jeune étudiant en troisième année de médecine, très beau et délicat qui répondait au prénom raffiné de Théodore. Et si l’amie ne la croyait pas, c’était tant pis. Elle au moins, croirait en ce rêve délicieux.

Doucement, elle s’était approchée du type et, avec sa cigarette incandescente, elle avait commencé à brûler les quelques poils qu’il avait dans la nuque. Il n’avait pas bougé d’un millimètre. Il avait juste sorti un petit murmure grave de sa gorge en dormant toujours, et c’était tout. Soit, ça ne fait pas mal, elle pensa, soit il n’est vraiment pas douillet, soit il est encore complètement bourré.

Vers huit heures, il s’était réveillé en sursaut. Peut-être avait-il fait un cauchemar parce que cette fois-ci, elle n’avait pas fait un seul bruit. Il s’était retourné vers elle. Enfin, elle avait vu son visage. Pas mal, elle pensa. Il avait une mâchoire carrée et volontaire, un nez un peu trop en trompette à son goût, des yeux entre le vert et le gris, une bouche plutôt large et joliment dessinée et un grand front caché en partie par une tignasse d’un blond vénitien assez troublant. Le type toussa deux ou trois fois puis regarda autour de lui. Il était totalement nu et, s’en rendant soudain compte, il dissimula ses jolies fesses derrière le drap bleu clair qu’il tira sur lui.

— Vous êtes qui ? dit-il en regardant la fille d’un air pas très avenant.

— Et vous, vous êtes qui ? dit-elle, lui retournant l’absurde question des amants d’un soir.

Le type se redressa, toujours enroulé dans son drap.

— Personne ne répond, c’est ça ?

C’est ça, fit la fille.

— On a couché ensemble hier ?

C’est ça, fit-elle de nouveau.

— C’était bien ? Dites-le moi, car moi, je ne m’en souviens pas, dit-il en mentant.

— Ni moi non plus, lâcha-t-elle en mentant également.

— C’était si mauvais que ça ? dit-il en riant un peu.

— C’était OK, baby, dit-elle sans trop savoir ce que cela voulait dire mais elle avait souvent vu qu’après les scènes d’amour, dans les films américains, les hommes (un Kévin, un Jimmy ou un Jerry) susurraient à l’oreille de leurs maîtresses (une Samantha, une Jennifer ou une Pamela) toujours blondes platines et parfaitement proportionnée :

— C’était OK, honey ?

Et celles-ci répondaient immanquablement, comme dans un écho qui se voulait rassurant :

— C’était OK, baby.

Et après, le type s’endormait et il y avait un fondu au noir et on passait immédiatement à la scène du petit déjeuner tardif pris au lit.

Alors, fidèle à sa mémoire de cinéphile de films hollywoodiens, elle sortit donc un franc :

— C’était OK, baby.

La réponse sembla convenir au type qui se rhabilla sans un mot et sans plus la regarder, comme s’ils s’étaient tout dit. Il ne lui avait même pas demandé son prénom.

— Je m’appelle Nina, dit-elle en lui servant une tasse de café.

— Ah, dit-il en prenant la tasse de café qu’elle lui tendait.

— Je suis en première année de psychologie, continua-t-elle en se servant une tasse de café, à elle.

— Ah, répéta-t-il en buvant sa tasse de café, à lui.

Et comme il ne disait plus rien et qu’elle n’aimait pas que le silence s’installe entre des gens qui ne se connaissaient pas, elle reprit après un tout petit temps :

— Et toi ?

Et en disant cette phrase, elle s’était aperçue qu’elle venait de le tutoyer sans le vouloir.

— Ca t’intéresses ? fit-il en la tutoyant aussi et en voulant la tutoyer, avec un sourire désabusé.

— Oui, fit-elle en souriant aussi, par mimétisme.

Et ils parlèrent au moins cinq minutes sans relâche. Cinq minutes. Ca avait été un record. Presque le temps de la première nuit d’amour qu’il lui avait offerte.

Plus tard, ils s’étaient vus quelques fois à des soirées d’étudiants. Quand ils se voyaient, ils se faisaient un petit signe de la main ou de la tête, furtifs, toujours discrets, ils se rapprochaient l’un de l’autre et l’un commençait à parler :

— Salut, ça va bien ?

Et l’autre répondait :

— Ouais, ça va, ça va et toi ?

Et après quelques : bien, bien, des deux côtés, la conversation s’arrêtait net. Ils ne savaient plus du tout quoi se dire. Ce vide entre eux était terrifiant. Un gouffre. Le vertige. Ils ne se regardaient même plus. Ils avaient trop peur de réaliser que l’autre était encore cet étranger qu’on n’avait pas envie de découvrir.

Ils avaient alors des petits sourires un peu gênés l’un pour l’autre et ils se faisaient comprendre sans plus rien se dire, qu’ils allaient rejoindre des amis et qu’ils allaient peut-être se recroiser au cours de la soirée. Après, ils allaient donc rejoindre leurs amis respectifs et la soirée se finissait sans qu’ils s’adressent à nouveau la parole.

Nina regarda Côme furtivement. Elle dit :

— Tu voulait que je te raconte en détail alors, voilà, c’est fait… Mais ça ne valait pas la peine, je vois bien que je t’ai embêté, ça n’a aucun intérêt de toute façon, tu sais, je suis une fille très normale, je n’ai pas de secrets, quand je ne dis rien, ce n’est pas que je suis mystérieuse et profonde, c’est juste parce que je n’ai rien à dire d’intéressant et que j’ai peur de dire des choses qui embêtent les gens parce que je sais bien que je ne suis pas une originale, je suis juste une fille commune qui n’a pas d’histoires à raconter, juste ça.

Nina ne s’arrêtait plus de parler. Elle était devenue une machine capricieuse qui s’emballait dans un flots de mots incontrôlables. Côme la regardait faire en souriant.

Ce n’était pas que ce qu’elle disait l’intéressait, non, c’est elle toute entière qui l’intéressait. C’était sa manière de dire les choses qui l’intéressait : son filet de voix fuyant et léger, ses petits gestes un peu gauches, les minuscules ridules que formaient  sa peau en se plissant de chaque côté de ses yeux quand elle souriait, la petite étincelle qui s’allumait dans son regard lorsqu’elle l’écoutait parler, c’était tout ce qu’il y avait entre les mots qu’elle disait qui l’intéressait, ces mots qu’elle avait d’ailleurs tant de mal à ordonner comme elle le voulait. Elle donnait l’impression à Côme qu’elle se battait contre le récit qu’elle faisait, qu’elle n’était pas maîtresse à bord d’elle-même.

Côme avait souri en pensant ça. Nina l’avait remarqué et elle avait fait des yeux étonnés.

— Pourquoi tu ris ?

— Je ne ris pas, je souris.

— Alors pourquoi tu souris ?

— Parce que je t’aime.

— Tu te moques de moi ?

— Je suis sérieux dit-il en riant d’un petit rire d’enfant.

— Tu n’en as pas l’air.

— Parce que l’amour ne rend pas sérieux, ma chérie, il rend bête.

— Tu dis souvent ça aux filles ?

— Pourquoi, je le dis mal ?

— Répond-moi.

— Je le dis quand je le pense.

— Et ça arrive souvent ?

— Plutôt pas trop souvent, dit-il en ayant toujours aux lèvres un petit sourire attendri.

Elle sourit elle aussi, un peu décontenancée par ce petit sourire attendri, ne sachant pas comment l’interpréter, parce qu’elle ne savait pas, elle, qu’il était attendri.

Côme l’embrassa en pensant que cette fille qu’il aimait était décidément bien au bord d’elle-même.

Elle remit ses cheveux derrière ses oreilles en le regardant d’un petit regard timide. C’était comme si, soudain, elle était embarrassée par l’amour que lui offrait cet homme encore inconnu d’elle. Était-il sincère ? Ne faisait-il pas que jouer avec elle ? Pouvait-elle lui faire confiance et s’abandonner dans cette histoire comme elle l’aurait voulu ? Toutes ces questions virevoltaient, se cognaient les unes aux autres dans sa tête au moment où elle remit ses cheveux derrière ses oreilles en le regardant d’un petit regard timide. Il remarqua que ce regard était craintif et sauvage. Elle semblait sur ses gardes. Côme se rapprocha d’elle, sur le lit. Il la prit dans ses bras, doucement, tendrement, attentif à sa réaction. Elle se laissa faire, silencieuse, en souriant un peu.

Il lui dit : Tu as peur ?

Elle lui dit : Je ne sais pas.

Il lui dit : Pourquoi ces grands yeux ?

Elle lui dit : Je ne sais pas. Ce sont mes yeux.

Il lui dit : Quand je te dis que je t’aime, je suis sincère, tu sais.

Elle lui dit : Je sais. C’est peut-être ce qui me fait peur.

Il lui dit : Pourquoi ?

Elle lui dit : Parce qu’on ne se connaît pas.

Il lui dit : On se connaît petit à petit.

Elle lui dit : Oui. Alors on ne peut pas s’aimer déjà.

Il lui dit : Je n’y peux rien. Moi, je t’aime déjà. C’est comme ça.

Elle lui dit : Alors si je ne sais pas, moi, si je t’aime déjà, c’est que je ne t’aimerais jamais tout à fait ?

Il lui dit : Je ne sais pas.

Il baissa un peu la tête et, en embrassant l’épaule nue de Nina, il continua :

— Tu as peut-être besoin de plus de temps que moi pour aimer déjà tout à fait.

Elle sourit et l’embrassa sur la bouche. Elle semblait rassurée. Il lui rendit ses baisers en souriant aussi. Leurs langues commençaient à danser une valse aquatique lascive et tourbillonnante. Leurs coeurs se frôlaient, haletants, dans ce baiser. Ils se rapprochèrent davantage l’un de l’autre en continuant à s’embrasser. Les mains de Côme se perdirent sous le petit pull décolleté de Nina qu’il lui enleva à la hâte. Elle en fit de même avec le vieux tee-shirt troué de Côme. A travers son soutien gorge en dentelles noires, les seins de Nina étaient accueillants et veloutés. Côme les embrassa tous les deux en les soupesant de ses grandes mains. Ils étaient lourds et fermes, pas du tout tombants. Il les trouvait sublimes. La première fois qu’il les avait vus, il avait cru mourir de bonheur en les découvrant. Il s’était alors juré qu’il serait désormais le seul à pouvoir les caresser et les humer à loisir. Côme enroulait sa langue autour de ces jolies pommes d’amour, en prenant soin de n’en léser aucune. Nina semblait apprécier ce doux ballet mouillé dont ses rondes vallées étaient les reines. Ils respiraient tous les deux de plus en plus fort et leurs transpirations se mélangeaient.

Nina caressait les cheveux de Côme tandis qu’il léchait ses seins dont les mamelons se dressaient en rougissant de plaisir. Sa langue parcourra ensuite son ventre, ses cuisses fines et galbées et s’attarda pendant un temps infini à l’intérieur de son sexe doux et humide à souhaits. Il la mangeait avec délice. Sa langue la titillait frénétiquement et elle sentait sa vulve se gonfler de sang sous ces exquises caresses. Au moment où elle jouit, elle cria si fort que Côme eut envie de rire. L’intensité de l’orgasme de Nina surprit Côme et lui procura un sentiment aigu de fierté mâle. A son tour, Nina prit dans sa bouche le sexe dressé et raide comme du bois. Elle chatouillait habilement son gland de sa langue sanguine. Il était doux et rose. Aussi appétissant qu’une sucrerie défendue. Elle le dévorait avidement. Elle sentait que grâce à elle, le bois de son sexe se transformait en une gigantesque tentacule mouvante qu’elle pouvait dompter de sa langue. Quand Côme pénétra Nina, les secondes se suspendirent au plafond, précieuses comme de l’or et la vie foisonna en elle, plus présente et intense que jamais.

Après, leurs souffles se ralentirent en choeur. Et bientôt, ils s’endormirent, repus et fatigués, encore enchevêtrés l’un dans l’autre dans une douce étreinte.

Juste avant de fermer les yeux, Nina s’était dit que la vie était belle comme un fruit juteux et Côme ne s’était rien dit. Il avait juste eu froid et s’était serré contre elle en claquant un peu des dents.

Le jour d’après, elle lui avait demandé aussi de raconter, de farfouiller sa mémoire, de glisser dans ses souvenirs comme un ver boulottant un mort.

De nouveau, ils étaient au lit, au petit matin, la tête encore pleine des rêves de la nuit, le corps encore mou de sommeil. Côme ne savait plus. Plus du tout. Son esprit était à l’envers, sa mémoire jouait à chat. Y avait-il eu une première fois ?

— Je ne sais plus, lui avait-il répondu froidement.

— Tu ne sais plus ?

Et Nina avait un peu ri parce qu’elle était étonnée par sa réponse.

— Non.

— Plus du tout ?

— Non. Plus du tout.

— Ce n’est pas possible. Il doit bien te rester quelques détails !

— Rien. C’est vrai. Je te promets.

— Mais on se souvient toujours de la première fois !

— Pas moi.

Son ton le surprit lui-même. Il avait dit « pas moi » de façon brutale et inconsidérée, indifférent à sa jolie interrogatrice qui le caressait de son regard si doux, presque enfantin.

— Si tu ne me crois pas, tant pis pour toi. C’est vrai. Je ne m’en souviens pas.

Pourtant, il ne cherchait pas en lui. Il refusait. Il niait quelque chose. Il se mettait hors du jeu délibérément. Presque effrontément.

Après quelques minutes d’égarement, il s’était levé sans dire un mot, s’était habillé avec les vêtements de la veille et était sorti de l’appartement dans un silence fracassant.

Et l’enfant lui avait dit « arrête ». Elle devait avoir treize ans. Peut-être quatorze. Pas plus. Son visage était poupon. Sa peau claire sentait encore la plage. C’était l’été. La saison des amours. C’était ça. Ce n’était pas de leur faute. C’était la faute du temps : du soleil rouge, du sable blanc et du ciel bleu. C’était la faute des mouettes, du bruit des vagues et des chatouilles que font les coquillages dans les pieds. C’était la faute des grandes vacances.

Pourquoi fallait-il se réjouir des grandes vacances ? Etre heureux ? Se bécoter sous les arbres ? Manger des glaces, les cheveux dans le vent, écrire une carte postale à sa grand-mère, les pieds caressant le sable humide, la main dans la main de sa fiancée estivale, cramer sa peau au soleil en buvant une bière bien fraîche, se lever tard, ne rien faire de la journée qui serait susceptible de trop solliciter son intelligence, surtout ne pas penser, ne faire que faire, dégueuler ses neurones en mangeant des frites bien épaisses et huileuses noyées dans le ketchup et la mayonnaise bon marchés pendant que la dernière pétasse rencontrée en boîte de nuit qu’on baise depuis deux jours vous tartine le dos de crème solaire pour éviter le cancer de la peau qui nourrit les croque-mort et leurs familles, ne lire que des magazines de sexe, de foot, de voitures de course ou de motos, passer ses après-midi à faire la sieste, affalé dans sa chaise longue à l’ombre de son bungalow, s’endormant devant un jeu télévisé débile, une canette de Coca à la main, l’oeil morne et le pet gras des frites rances dont on vient de se pourrir l’estomac (mais il n’est pas au bout de ses peines : ce soir on est invité à un barbecue-mergez chez les voisins) ?

Pourquoi devait-on puer la bonne santé en juillet et août alors qu’on s’oubliait tous les autres mois de l’année ? C’était injuste et dégoûtant.

L’été était dégoûtant. Aussi répugnant que l’odeur d’un chien crevé. Côme détestait ce ciel bleu délavé qui était accroché au-dessus de sa tête. Chaque jour, imperturbablement, ce con de ciel bleu délavé dépérissait au plafond jusqu’à ce que le soleil se barre, lui aussi toujours aussi jaune et insoutenable pour les yeux, toujours aussi semblable à lui-même : sans surprise.

L’été était sans surprise. On s’emmerdait comme un rat mort au bord de la mer, coincé entre tous ces vacanciers engoncés dans leurs maillots de bain trop petits datant de l’année dernière, vacanciers qui attendaient impatiemment depuis dix mois sous la pluie de leur ville natale le moment où ils se retrouveraient enfin collés à leurs semblables, sur la plage, entre la cuisse flasque et ridée d’une grand-mère, les pleurs déchirants d’un petit fils à qui son petit con de voisin vient d’anéantir cruellement le château de sable, les rots aillés du père qui s’endort sur sa paillasse, écrasé par la chaleur de midi, les petits hochements de tête satisfaits de la mère qui pousse un petit cri aigu et hystérique à chaque fois qu’elle trouve un nouveau mot à inscrire sur la grille des mots croisés qu’elle est en train de faire et qui la passionnent tellement qu’elle n’entend plus du tout les pleurs déchirants de son fils à qui son petit con de voisin vient d’anéantir cruellement le château de sable, et les fesses bronzées et musclées de la fille dont la transpiration dégouline sous le soleil et qui fait des exercices de gymnastique, ceux qu’on lui a appris dans son club de gym de la capitale, ceux qui lui permettront de ne jamais devenir aussi molle, grosse et grasse que sa mère (mais ce qu’elle ne sait pas, la pauvre enfant, c’est que sa mère s’était dit exactement la même chose sur sa mère à elle quand elle était jeune ; heureusement qu’on ne sait pas tout !).

La fille était jeune et belle. C’étaient les grandes vacances. Elle était aussi jeune qu’une petite fille mais elle était déjà une femme : avec des seins, des fesses, des hanches et une bouche brillante qui appelait  l’amour. Elle ne le savait pas encore, mais elle était faite pour ça. Elle était faite pour recevoir les hommes en elle et leur procurer du plaisir. Elle était faite pour jouir. On allait juste le lui faire découvrir. C’était presque comme un sacrifice généreux qu’on ferait là. Juste pour qu’elle découvre à son tour qui elle était vraiment et de quoi elle allait être capable. On l’aimait tellement. Elle était comme l’enfant de tous. On en prendrait soin. On serait délicat et attentif. On ne serait pas des porcs. C’était une petite princesse pure et fragile, il ne fallait pas l’abîmer. Il fallait être des tuteurs responsables et adultes, des exemples de maturité. C’est ce qu’ils avaient fait. Ils avaient été des instructeurs irréprochables. D’ailleurs, c’est elle qui les avait provoqués. Avec ses seins, ses fesses, ses hanches et sa bouche brillante qui appelait l’amour. C’est elle qui avait tout fait pour qu’ils la remarquent, en dansant lascivement et en les regardant droit dans les yeux. « Tu danses ? » Voilà ce qu’elle leur avait dit à l’un, puis à l’autre, puis à tous ceux qui voulaient. De façon indifférenciée, elle s’était trémoussée, frôlant leurs corps transpirants et excités. « Tu danses ? » N’était-ce pas une invitation, le signe qu’elle était prête malgré ses treize ans ?

Comment auraient-ils pu, après cela ne pas honorer ses espoirs de petite fille calculatrice ? Elle aurait été triste et déçue. Et ils ne voulaient pas qu’elle le soit.

Cette fille était une manipulatrice. Un monstre. Et ils en avaient tous été les victimes. Comment ne pas se souvenir de ça : qu’ils n’y étaient pour rien. Pour rien du tout. C’est eux qui avaient été à plaindre. Car, plus âgés qu’elle, on aurait dit qu’il étaient coupables, qu’ils avaient tout prémédité, que c’étaient eux, les monstres et elle, la victime. Quelle risible défense !  Ils ne l’avaient pas tuée tout de même, il ne fallait pas exagérer ! Ils avaient juste eu la délicatesse de ne pas être indifférents aux charmes de l’enfant. D’ailleurs pourquoi dire : « l’enfant » ? Ce n’était pas vrai : c’était une vraie petite femme avec des seins, des fesses, des hanches et une bouche aussi brillante que celles des filles qui vous aguichent d’un clin d’oeil qui en dit long sur le bitume des quartiers mal famés. C’était une grande personne avec un faux corps d’enfant.

Cette fille était le diable. Et elle les avait tous envoûtés.

Côme avait seize ans. Il n’avait dit à personne qu’il ne l’avait jamais fait. Surtout pas à ses copains. Comment aurait-il pu ? On se serait moqué de lui. On aurait dit qu’il était retardé, encore dans les jupes de sa maman, aussi ignorant qu’un petit garçon. Or, il ne l’était pas. Il savait comment faire. Il avait observé ses parents et parfois aussi ses copains, sur la plage, sans qu’on le voie, caché derrière une dune. Il n’était pas un petit garçon. Il avait seize ans et savait comment donner du plaisir à une femme. Il en avait même rêvé une nuit. Il savait qu’il serait doué pour ça et que les femmes ne pourraient se passer de ses dons. Il en était plus que persuadé.

Alors, quand la fille avait dit : « arrête » sur la plage, il avait continué, bien-sûr, devant tous les autres, encore plus frénétiquement qu’avant, en prenant soin de garder un rythme malgré tout régulier, de sorte que le plaisir soit lancinant, de plus en plus présent, aussi coriace que la douleur.

Tous riaient et parlaient pendant qu’il continuait. La fille aussi semblait vouloir parler mais quelqu’un lui avait mis du sable dans la bouche pour éviter qu’elle ne gaspille sa voix en gémissant. C’était leur enfant. Il ne fallait pas abîmer la voix de leur enfant. Il fallait préserver sa jeunesse et sa pureté en lui offrant tout l’amour et l’attention qu’elle désirait du haut de ses quelques printemps. Elle avait été adorable et tendre. A un moment, pour ne pas les gêner de ses gestes, elle s’était même endormie sans prévenir, juste pour se faire toute petite au milieu d’eux tous, juste pour leur faire comprendre qu’elle s’offrait à eux et s’abandonnait avec confiance entre leurs mains expertes.

Après lui, plusieurs avaient continué. La fille ne bougeait toujours pas. Elle avait le sommeil profond. On ne devinait même plus sa respiration. Son souffle semblait s’être envolé quelque part. Elle devait rêver à quelque chose de beau parce qu’elle souriait en dormant. Un petit sourire timide. Et ses yeux ouverts riaient d’un rire d’enfant. Une fois que tous l’avaient caressée et honorée comme elle le souhaitait, ils étaient restés un moment auprès d’elle, allongés sur le sable en regardant les étoiles.

Mais, comme elle ne voulait vraiment pas se réveiller malgré les bisous dans le cou, et les caresses dans les cheveux, ils étaient finalement partis, l’un après l’autre, la laissant seule continuer à rêver son beau rêve de petite fille.

Après ce soir-là, sur la plage, Côme n’avait plus jamais entendu parler de la fille. Il avait aussi perdu de vue ses copains parce qu’à la rentrée des classes, quelques jours plus tard, il avait dû quitter le pays pour suivre ses parents, mutés ailleurs pour le travail. Il se demandait ce qu’elle était devenue. Elle devait être une très belle femme maintenant. Peut-être était-elle mariée ? Peut-être même qu’elle avait des enfants ?

Il aurait aimé la revoir, lui dire qu’il l’avait aimée comme un fou, sur cette plage et qu’il pensait très souvent à elle. Est-ce qu’elle se souviendrait de lui ? Rien n’était moins sûr. Ils étaient si nombreux alors. Elle le confondrait avec d’autres. Pourtant, il l’avait embrassée tendrement, lui. Il avait été délicat et attentionné. Il avait été un instructeur irréprochable tout en ne sachant cependant pas trop ce qu’il lui instruisait.

Elle devait être très heureuse aujourd’hui, dans les bras d’un homme respectable qui l’aimait et la gardait pour lui tout seul. Comme il avait de la chance, cet homme !

La vie était injuste et dégoûtante.

Nina avait gémi quand Côme s’était recouché tout contre elle. Dans son sommeil, elle s’était rapprochée de lui. Ses seins étaient venus se plaquer contre le torse de Côme. Il avait commencé à l’embrasser alors qu’elle dormait encore. La langue douce et chaude de Côme tournoyait habilement autour de des mamelons dorés de Nina. Son sexe, ouvert et souples, soyeux comme du velours, avait reçu sa langue en se tortillant sous elle, réceptif et docile. Quand il l’avait pénétrée, Nina dormait toujours. Côme avait continué à gigoter en elle en prenant soin de garder un rythme régulier. Son sexe fouillait son ventre sans mesure. Il criait à chaque fois qu’il s’enfonçait en elle, de plus en plus loin, de plus en plus profondément au centre de son corps. Bientôt, les cris de Nina se mélangèrent à ceux de Côme. Elle criait fort. Comme si elle avait mal. Comme si on la tuait. Comme si on ne faisait pas attention à elle. Mais Côme faisait attention. Il était délicat et attentionné. Comme Nina criait de plus en plus fort, Côme eut peur qu’elle ne réveille les voisins et il étouffa sa voix de sa main, en lui couvrant le visage et en appuyant sur son cou. Il continuait à aller et venir en elle, attentif à son plaisir.

Il l’aimait tellement. C’était sa petite princesse pure et fragile. Il ne fallait pas l’abîmer. Elle était précieuse comme son enfant.

Après, Nina devait rêver à quelque chose de beau parce qu’elle souriait en dormant.

Son souffle semblait s’être envolé quelque part.

Et ses yeux ouverts riaient d’un rire d’enfant.

Côme eut juste un peu froid et il s’était serré contre elle en claquant un peu des dents.

LOCKED-IN SYNDROME (fiction radiophonique)

« LOCKED IN SYNDROME » de Sonia Willi, a été écrit en avril 2020, à Paris, pendant le premier confinement national de la France pour lutter contre le virus du covid-19.

PERSONNAGES : LA VIEILLE, LE TYPE, LE GAMIN, LE MEDECIN.

LA VIEILLE : Cravate de travers. Cheveux de bébé. Costume trop serré. Mal coupé. Doigts boudinés. Yeux exorbités. Peau sèche. Teint carmin. Il se tient devant moi. Il a un tic nerveux. Il ne contrôle pas bien sa langue. Elle part un peu sur le côté, elle se fait remarquer. Comme une mauvaise élève. Est-ce qu’il sait qui il est ? Est-ce qu’il sait qui je suis ? Qui je suis ? Mes oreilles bourdonnent. Je n’entends plus ce qu’on me dit. Ce que je me dis. Je n’entends plus « je ». Les écrans m’absorbent, assèchent ma rétine, me vident de moi-même. Mes rides me font ressembler à une lointaine ancêtre inconnue. Il se tient là, devant moi et il me fixe d’un œil vide. Les pores de sa peau luisent. Il y a un instant, sa peau était sèche et la voilà trop grasse. Son regard me scrute. Sa trop lente respiration m’oppresse. Pourquoi respire-il si mal ? On dirait qu’il va mourir. Est-ce qu’il va mourir ? Ses sourcils hirsutes ressemblent à une insolente forêt. Ses dents jaunies font penser à la bouche d’un fumeur de cigarettes de contrebande. Sa courte barbe est parsemée de poils blancs. Son regard devient plus insistant mais aucun son ne sort de sa bouche. Il veut me faire parler, ou me parler, mais je n’entends rien, ni ne dis rien. Que me dit-il ? Que me veut-il ? Il baille soudain. Un grand bâillement de tigre à dents de sabre. Un bruit constant, lancinant, m’empêche de penser. Un bruit de moteur, peut-être. Ou alors un bruit de climatiseur ? Ou de vieux réfrigérateur ? Je ne sais pas où je suis. Je n’en peux plus de ne plus rien comprendre. L’autre jour, j’étais dans un bus qui filait droit devant dans les rues de Paris désertée. Personne dans la ville sauf une voiture de Police et un camion de pompiers, vous savez, ce gros camion de pompiers avec la grande échelle sur son toit, comme ceux qu’affectionnent les gosses. Comme ceux que collectionne mon fils. Et dans ce bus qui filait droit devant dans la ville, je m’apercevais que j’avais oublié mon attestation de déplacement dérogatoire avant de partir de chez moi. C’est-à-dire que je ne l’avais même pas oubliée chez moi, non, j’avais complètement oublié de l’imprimer et de la remplir. J’étais donc une hors la loi. Une petite criminelle. La peur m’envahit d’un coup. J’allais être arrêtée. J’allais être interrogée. Et peut-être même maltraitée. Et certainement maltraitée. Mon cœur cognait dans ma poitrine, accélérait, et battait de façon irrégulière. Je transpirais des mains. J’ai toujours transpiré des mains. Trop transpiré, je veux dire. Une émotion forte. Une joie, une peur, un vertige, un rien, et la peau des mains mouille. Ou pleure. La peau trop fine, peut-être. Ou les émotions trop grandes, trop vives. J’étais donc en situation irrégulière dans ce bus. J’avais franchi la limite de la légalité. Je regardais soudain autour de moi et je m’apercevais que le bus était vide. J’étais la seule voyageuse. En regardant plus attentivement vers l’avant du bus, je vis que le fauteuil du conducteur était également vide. Personne ne conduisait ce bus qui filait droit devant dans la capitale désolée et qui allait bientôt fracasser son nez vert dans un feu rouge ou percuter de plein fouet la colonne de Juillet de la Place de la Bastille, ce qui la ferait tellement vaciller que l’adorable Génie de la Liberté se blesserait salement la jambe droite et la clavicule et endommagerait sa dorure de façon permanente. Je n’ai rien contre la permanence, bien sûr, mais j’ai toujours été très consciente de notre état d’impermanence, de la mouvance fragile et fugitive de nos courtes vies. Quelqu’un me bouscule. Quelqu’un m’a bousculée. Quelqu’un vient de me bousculer. Qui ? Je n’ai rien vu mais j’ai bien senti comme une secousse. Quelque chose de soudain, de brutal. Il y a là un gamin insupportable. Le type rougeau qui me regarde maintenant du coin de l’œil a débarqué avec lui tout à l’heure. Ça doit être son fils. Il doit avoir quatre ans, à peu près. Il n’arrête pas de gesticuler partout et de poser des questions.

LE GAMIN : Papa, pourquoi on est là ? Quand est-ce qu’on rentre à la maison ? Je veux jouer avec mes jouets. Elle est morte, la dame ? Pourquoi elle ne parle pas ? Si elle est déjà morte, elle n’a pas besoin de toi ! Pourquoi on ne s’en va pas ? S’il te plaît, s’il te plaît, papa, par pitié, je veux m’en aller ! Je veux faire des câlins à mon doudou lapin. Non, pas à celui-là ! Celui-là est propre, il ne sent pas bon ! Il ne fallait pas le laver ! Je veux faire des câlins à mon doudou lapin, celui qui est dans mon lit, celui qui sent les rêves de mes nuits. Allez, papa, on s’en va ?

LA VIEILLE : Pour seule réponse, le type lui colle la télécommande de la télé dont l’écran géant mange l’un des murs blancs dans ses petites mains potelées après l’avoir allumée. C’est immédiat. Le gosse paraît instantanément lobotomisé. Encéphalogramme plat. Cerveau totalement disponible. Yeux ronds. Respiration courte. Bouche ouverte. Le gamin commence à zapper d’une chaîne à l’autre, compulsivement.

SON DE LA TV : Donc, il y a encore beaucoup de flou, si j’ai bien compris. / C’est super intéressant de pouvoir jouer au scrabble à plusieurs en restant chez soi. / Bonjour, le temps est agité dans la gorge d’Alice, on observe une vague d’irritation au sud et une pluie de picotements. / Qui a dit qu’on ne pouvait pas se sentir glamour quand on a ses règles et ne pas être chic en toutes circonstances ? / C’est de rouler dans la rosée qui rend les bergères jolies. Mais quand j’ai dit qu’avec elle, je voudrais y rouler aussi, elle m’a dit… / Il y a des chances pour que Laura Pops se trouve chez son amant au 876 Winston Avenue / Elle m’a dit d’aller siffler là-haut sur la colline. /Restez calmes, nous sommes des rangers. / De l’attendre avec un petit bouquet d’églantines. / Bonjour, merci beaucoup d’être avec nous pour le magazine de la santé. / Ah, mais c’est très mauvais pour la santé ! Tu sais qu’un fumeur sur deux meurt de ça ? / On a pensé à quelque chose de pratique, évidemment, ce n’est pas très original, mais… / Mais ce qu’il faut savoir c’est que c’est un travail artisanal car chaque olive, il les dénoyaute à la main, donc c’est un travail énorme. Ah, oui ! / On a dû intervenir à sa place. Kim dit qu’il faut laisser courir, mais ça m’ennuie. / Je me suis inscrite en tant que décoratrice d’intérieur au Centre Européen de Formation. / J’ai traité Dick Norton de menteur et je lui ai dit que tu allais beaucoup mieux avec cette chimio. / Tu connais la chanson. Des personnes disparaissent, on doit les retrouver. / Je plaide pour une troisième voie, celle dans laquelle les hôpitaux auraient les données, ce serait beaucoup plus rassurant pour tout le monde. / 38 à Nantes, 44 à Paris, 48 à Marseille. / Il fait Paris-Rome aujourd’hui, et demain, à la même heure, il fait Rome-Paris. Pourquoi ? / Pour Viking, vent de secteur ouest à sud-ouest, 8 à 9, fraîchissant 9 à 10 le matin, virant secteur nord-ouest en fin de période avec de violentes rafales, la mer sera forte, à très forte, croisée, devenant grosse à très grosse par le nord. Pour Fisher et German, vent de secteur ouest et sud-ouest, 7 à 8, mollissant temporairement en soirée, fraîchissant force 8 le matin, puis 9 à 10 dans l’après-midi avec de fortes rafales, la mer sera forte à très forte, devenant grosse à très grosse dans le nord ».

LA VIEILLE : Est-ce qu’il va finir par s’arrêter ? Est-ce que son père va finir par l’arrêter ? J’aimerais pouvoir lui arracher sa télécommande des mains et la lui faire bouffer. Ou bien la balancer froidement par la fenêtre. Pourquoi ils n’ouvrent pas la fenêtre ? J’aimerais sentir l’air sur mon visage. On étouffe ici. J’aimerais sentir le vent dans mes cheveux. Entendre le cri des mouettes volant dans ce ciel bleu. Y a-t-il des mouettes aujourd’hui dans le ciel ? Le ciel est-il bleu ? Quel jour on est ? Y a-t-il un jour pour écouter le cri des mouettes par sa fenêtre ? Cette fenêtre est-elle ma fenêtre ? J’aimerais parler. Parler à ces personnes qui m’entourent et que je ne connais pas. Est-ce que je les connais ? Est-ce que je devrais les connaître ? Ce type au teint carmin, aux dents jaunes et au souffle si lent et son fils insupportable, devrais-je les connaître, les reconnaître ? Je ne sens plus rien. Je suis peut-être là depuis une heure, quelques jours, plusieurs années ou peut-être même un demi siècle. Ils semblent me vouloir quelque chose, mais comment savoir quoi s’ils ne me parlent pas ? Pourquoi ne me parlent-ils pas ? Il pleut dehors. Une violente averse s’abat sur la ville. Une mousson sans chaleur. J’aperçois la cime d’un grand arbre dont les branches feuillues dansent sous le vent, fouettées par la pluie qui redouble d’intensité. Un coup de tonnerre retentit. Le gamin monte se réfugier sur les genoux de son père qui semble à peine le remarquer tellement il est absorbé par la lecture de plusieurs documents posés devant lui, sur une petite table.

 LE GAMIN : J’ai peur, papa.

 LE TYPE : Tu as peur de quoi ?

 LE GAMIN : J’ai peur de l’orage.

 LE TYPE : On ne craint rien, on est à l’intérieur, on ne craint rien.

 LE GAMIN : Et les animaux ?

 LE TYPE : Les animaux ne craignent rien non plus. Ils connaissent la nature. Ce n’est pas un petit orage qui va les effrayer.

 LE GAMIN : Et les bébés animaux, ils n’ont pas peur ?

 LE TYPE : Les bébés animaux ont leurs parents pour les protéger. Comme toi.

 LE GAMIN : Je ne suis pas un bébé, moi.

 LE TYPE : Je sais bien, mon chat.

 LE GAMIN : Je ne suis pas un chat non plus.

LA VIEILLE : Le gamin se serre contre son père. Les gouttes de pluie tombent maintenant en hallebardes et forment un épais mur liquide, floutant l’espace entre le dehors et l’intérieur de la pièce. Cette pièce que je suis toujours incapable d’identifier. Cette pièce qui m’englobe et m’effraie à la fois. Je tourne un peu la tête de côté et j’aperçois à travers cette autre fenêtre une foule d’animaux sauvages courant sous la pluie ou se cachant sous des arbres. Des biches, des gorilles, des lions, des girafes, des crocodiles, des éléphants se côtoient dehors, juste de l’autre côté du carreau, en bas de l’immeuble. Le gamin les regarde par la vitre d’un air inquiet, comme s’il avait observé des amis chers piégés dehors sous un déluge de pluie et mis en péril par un extraordinaire orage, un terrible danger dont il ne pourrait les sauver. Même sous la pluie battante, un adorable lionceau saute par surprise sur le dos d’un de ses frères puis joue sans relâche avec les oreilles de sa mère qu’il attrape entre ses pattes et mordille. Le gamin éclate de rire en les regardant tandis qu’un vautour fauve plane au-dessus d’un baobab géant. Que m’ont-ils mis dans le tube aujourd’hui ? Drogue ou alcool ? Je ne comprends pas ce que je vois. Je ne sais pas. Est-ce réel ? Comment serait-ce possible que ce le soit ? Elle déraille, la vieille. Totalement pétée. Siphonnée. Si seulement je pouvais leur parler. Les secouer, mais gentiment. Leur demander qui ils sont et ce qu’ils me veulent d’une voix douce. Les supplier de me sortir d’ici même si je ne sais pas du tout de quel lieu je parle en disant « ici ». Le ciel se déchire. La foudre éclaire la voûte noire par intermittence. J’ai froid. Il y a si longtemps que personne n’a touché ma peau, effleuré ma joue, caressé mes cheveux. J’aimerais encore sentir une fois, ne serait-ce qu’une seule fois, une main sur mon bras, une main dans ma main. Un baiser sur ma joue. Une voix qui me parle. Un sourire qui m’est adressé. J’ai faim. Il y a longtemps que je n’ai rien mangé. Ici, ils me nourrissent avec un tube dans le bras, en intraveineuse. Ça manque de charme, l’intraveineuse. Je ne sens plus le goût des aliments. Je ne sens plus rien. Un jeune type portant une blouse blanche, sans doute un médecin, apparaît à la porte. Le type rougeau me jette un rapide coup d’œil, puis quitte la pièce, prenant avec lui les documents qu’il lisait. Le gosse se plante devant moi. Il me regarde bizarrement. Comme s’il ne me voyait pas. Pourtant je le sens très près de moi. Il ouvre ensuite l’une des deux fenêtres en grand puis me regarde de nouveau.

LE GAMIN : Comme ça, tu pourras t’échapper. Voler dans le ciel. Regarde, tous les oiseaux dehors, ils n’ont pas peur de voler, eux. Celui-là est un oiseau dangereux. C’est un rapace. Il mange les autres oiseaux. Mais il n’est pas méchant. Il attend qu’ils soient morts pour les manger. C’est plutôt gentil, non ? Tu m’entends ? Tu es là ?

Le type et le médecin reviennent dans la pièce. A peine rentré, le type hurle.

LE TYPE (hurlant) : Non !!!

Le type se précipite près de son fils, toujours posté devant la fenêtre grande ouverte, la referme précipitamment et prend le gamin dans ses bras. Pendant ce temps, le médecin appuie sur un interrupteur et plusieurs masques à gaz sont immédiatement projetés d’un des murs.

LE MEDECIN : Mettez les masques ! Vite ! Mettez-les !

Le type met un masque à gaz puis aide le gamin à enfiler le sien.

LA VIEILLE. Mais que font-ils maintenant à courir partout ? Pourquoi tant d’agitation ? Et pourquoi ont-ils des têtes d’insectes ?

LE TYPE (au gamin) : Tu sais bien qu’on ne peut pas respirer l’air. Pourquoi as-tu ouvert la fenêtre ?

LE GAMIN : C’était pour elle, pour la dame. Elle n’avait pas l’air d’aller bien. C’était pour qu’elle regarde les animaux dehors, pour qu’elle voie les oiseaux voler. C’était pour lui donner du courage.

LE TYPE : La pluie est acide. L’air est un poison pour les hommes. Il n’y a que les animaux qui peuvent respirer l’air et ne pas disparaître sous cette pluie acide. Elle brûle la peau des hommes mais épargne celle des animaux. Ils ont retrouvé leurs territoires, tout l’espace que les êtres humains leur avaient volé est redevenu le leur. Ils sont redevenus les rois de cette planète depuis que les hommes doivent restés enfermés à l’intérieur de chez eux pour ne pas mourir.

LA VIEILLE : Le type a du mal à contrôler son tic nerveux. Il transpire beaucoup de la tête sous son masque à gaz. Il regarde le médecin, son fils, puis s’approche de moi. Le gamin m’observe avec des grands yeux curieux et met sa petite main dans celle de son père. Le type tremble de plus en plus. Il a les yeux d’un animal blessé. Que lui arrive-t-il ? On dirait qu’il va s’évanouir. Je ne comprends pas ce qu’il a. Il paraît effrayé. J’aimerais le serrer dans mes bras pour le rassurer. Il s’approche encore et appuie sur l’interrupteur d’une mach…

LE MEDECIN (après un temps) : Voilà, c’est fait Monsieur Berthaud.

LE TYPE : Déjà ?

LE MEDECIN : Oui.

LE TYPE : C’est fini ?

LE MEDECIN : Oui. Vous avez fait le bon choix, Monsieur Berthaud.

LE TYPE : Je ne sais pas, docteur.

LE MEDECIN : Voilà cinq ans que son état n’avait pas évolué. Absence de signe de conscience de soi et de l’environnement, absence de comportement volontaire reproductible suite à une stimulation visuelle, auditive, tactile ou nociceptive. Pas d’argument en faveur d’une compréhension ou d’une expression au plan langagier. Elle ouvrait ses yeux. C’est tout. Votre mère n’était qu’un cadavre avec des yeux vivants.

LE TYPE : Les yeux, c’était déjà ça.

LE MÉDECIN : Le covid-25 dont souffrait votre mère depuis cinq ans aura eu raison de sa raison. Ce virus lui a grignoté la mémoire jour après jour, jusqu’à la disparition de son identité. Ce virus est incurable, Monsieur Berthaud, vous le savez bien. Il vide nos têtes en se nourrissant de nos vies et en détruisant nos histoires. Qui est-on quand on ne peut plus reconnaître les personnes les plus proches de nous, celles qui ont partagé nos vies, celles qui connaissent notre intimité la plus crue, nos mystères les mieux gardés, et nos rêves les plus fous ? Qui est-on quand on ne sait plus qui on est, Monsieur Berthaud ? Que reste-t-il de l’homme quand il a oublié qu’il en était un ?

UN BAISER DANS LA TETE (pièce de théâtre) extrait

« UN BAISER DANS LA TETE » de Sonia WILLI a été créé au Théâtre Universitaire de Nantes, dans une mise en scène de Victor GAUTHIER-MARTIN en novembre 2001, avec Alban AUMARD, Florence BOURGES, Nicolas GUILLOT, et Sonia WILLI.

TANTE ANNIE

PERSONNAGE : MARGUERITE.

MARGUERITE.

Tante Annie disait que c’était dégoûtant

Que ça sentait le soufre

Elle ne comprenait pas pourquoi l’on s’affolait

Pourquoi les jeunes se cherchaient

Après quoi ils couraient

Elle n’en avait jamais vu de sa vie

Elle portait des jupes

Des jupes en velours

Et des grosses lunettes noires

Pour la vue

Elle lisait

Elle lisait beaucoup

Des romans d’amour

Quand Jules l’a demandée en mariage

Elle a fait la tête

Elle le trouvait gentil

Mais elle avait peur de ses mains

Il avait de grosses mains

Jules

Chaudes

Moites

Tante Annie pensait que les mains de Jules

Ressemblaient à l’amour

Quand Jules a épousé sa soeur

Odette

Tante Annie a été triste

Elle a beaucoup pleuré

Dans sa chambre

Elle pensait à Jules

A ses mains

Et si elle l’aimait ?

Elle aimait les enfants

Tante Annie

Mais ceux des autres

Ceux qui n’étaient pas encombrants

Ou juste pour un temps

Quand un homme parlait à Tante Annie

Elle le voyait nu

Et elle avait peur

Tante Annie préférait se donner en rêvant

Ne pas sentir

Ce soufre

Un jour Tante Annie est tombée malade

Elle perdait la vue

Enfin elle n’avait plus peur

Plus peur de voir un homme nu

Elle pensait encore à Jules

Mais elle ne rêvait plus

On a mis Tante Annie dans la terre

Avec son hymen

Souvent je pense à elle

Et si c’était faux ?

Elle nous aurait tous eus

Noir.

Présentation personnelle

Qui suis-je :

Je m’appelle Sonia WILLI, je suis comédienne de formation (mais plus comédienne depuis longtemps !), auteure et coach de comédiens. J’ai suivi des études d’art plastique à l’Ecole Supérieure d’Art Graphique Met de Penninghen (ESAG) et des études d’art dramatique à l’Ecole Périmony.

Pour le Festival Off d’Avignon 1998, j’ai écrit “LES PETITES CHOSES” dont Victor Gauthier-Martin a signé la mise en scène. Cette pièce a été reprise au Festival des Abîmes en Guadeloupe, au Septième Festival International de Théâtre Etudiant au Théâtre Nanterre-Amandiers, à la Périphérie (Malakoff), au Festival Off d’Avignon 1999, puis au Festival du Théâtre Universitaire de Nantes en 2000.

Ma pièce suivante : “UN BAISER DANS LA TETE”, également mise en scène par Victor Gauthier-Martin, a été accueillie en résidence de création et co-produite par le Théâtre Universitaire de Nantes en 2001. La même année, j’ai reçu une bourse d’écriture du CNL (Centre National du Livre).

Puis j’ai continué à écrire de nouvelles pièces, dont : “CRIMINELS ORDINAIRES” (2002) : six longs monologues écrits d’après les audiences de deux procès en cour d’assises auxquels j’ai assisté au Palais de Justice de Paris, et une pièce sur les tueurs en séries : “ELIAS EST FOU (OU LE ROI N’EST PAS NOBLE)” (2006).

En 2007, mon recueil de pièces courtes “LE PETIT HOMME ETAIT TOMBE” est mis en espace par le metteur en scène Hervé Guilloteau au Théâtre Universitaire de Nantes.

Parallèlement à mon travail d’écriture, j’ai été de 2003 à 2009 conseillère artistique du Théâtre Universitaire de Nantes.

De 2009 à 2012, j’ai animé des ateliers d’écriture au Centre Hospitalier de Blois auprès des patients des services de pédiatrie, de cancérologie et de psychiatrie.

En mars 2012, ma pièce : « QUELQU’UN DEHORS MOI NULLE PART” a été créée en co-production et en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois dans une mise en scène d’Anne Monfort. Cette pièce a reçu l’aide à la production de l’ARCADI, de l’ADAMI, de la DRAC Franche-Comté, et de l’aide au compagnonnage auteur/compagnie de la DGCA (Direction Générale de la Création Artistique). “Quelqu’un dehors moi nulle part” s’est rejoué ensuite au Théâtre du Colombier, à Bagnolet, en avril et en octobre 2012, puis en décembre 2012 à la Ferme de Bel Ebat, Théâtre de Guyancourt.

En décembre 2013, le metteur en scène Victor Gauthier-Martin m’a fait la commande d’une pièce de théâtre sur le thème de l’industrie agro-alimentaire. J’ai donc écrit le texte : « ROUND’ UP + OU LE DERNIER DINER » qui a été joué au Théâtre de Chelles en mai 2013.

La metteur en scène Anne Monfort m’a fait ensuite la commande d’une nouvelle pièce, une forme courte intitulée « EXIT » qui a été présentée dans le cadre du Festival 360 en 2013 au Nouveau Théâtre de Montreuil -CDN de Montreuil– (Centre Dramatique National).

En 2019, mes pièces courtes : « IL NEIGE SOUS LE SCALP » ont été créées au Théâtre Clavel (Paris) dans une mise en scène de Hélène Lebarbier.

Parallèlement à mon travail d’écriture dramatique, j’écris aussi des nouvelles, des poèmes, des romans pour la jeunesse, et des romans tout court.

Je vis et travaille à Paris.

UN BAISER DANS LA TETE (pièce de théâtre) extrait

« UN BAISER DANS LA TETE » de Sonia WILLI a été créé au Théâtre Universitaire de Nantes, dans une mise en scène de Victor GAUTHIER-MARTIN en novembre 2001, avec Alban AUMARD, Florence BOURGES, Nicolas GUILLOT, et Sonia WILLI.

SCENE 20

PERSONNAGES : MARGUERITE, LOUISE, HOMME A.

L’homme A arrive sur scène en courant comme un fou.

HOMME A. Je l’ai tuée !

LOUISE. Qui ?

HOMME A. J’ai tué maman !

MARGUERITE. Vous avez tué votre mère ?

HOMME A. Oui. Maman. J’ai tué maman.

MARGUERITE. Mais pourquoi ?

HOMME A. Elle prenait trop de place. Elle était partout. Où que j’aille, elle était là. Elle m’observait. Elle me surveillait. J’ai tué maman. BOUM. Ca a fait.

LOUISE. Comment vous l’avez tuée ?

HOMME A. Avec une arme. Celle de papa. Elle est là. (Sortant son arme) : Regarde, elle est chaude. Elle est encore chaude. Tu veux toucher ?

MARGUERITE. Vous êtes sûr qu’elle est vraiment morte ?

HOMME A. Oui. Morte. Complètement morte. C’est sûr. Elle ne dit plus : « Bonne nuit, mon chéri. Fais de beaux rêves, mon chéri. Bonjour, mon chéri. Tu as passé une bonne nuit ? Tu as fait de beaux rêves ? Tu veux qu’on aille se promener tous les deux, mon chéri ? Tu veux qu’on aille au cinéma ? Tu veux qu’on aille voir un film chinois ? A moins que tu ne préfères que je te mijote un petit plat ? Tu as faim, mon chéri ? Tu n’as pas froid ? Si, tu as l’air d’avoir froid. Tu as sommeil. Tu dois dormir. Tu veux que je te lise une histoire, avant ? Une histoire d’amour ou de guerre ? Non, plutôt une histoire pour les enfants. Pour les histoires d’amour, tu es trop jeune. Et pour les histoires de guerre, tu n’es pas encore un homme. Tu es encore petit. Un tout petit. Juste le petit homme de sa maman. Tu seras toujours le petit homme de ta maman ? Dis-moi que tu seras toujours le petit homme de ta maman. Dis-le moi ! Mon amour. Mon chéri. Mon petit homme. » Elle ne dit plus tout ça. Elle est morte. Elle est bien morte. C’est sûr. Maman est morte. J’ai tué maman.

LOUISE. Il y a combien de temps ?

HOMME A. Cinq minutes. Je viens de sauter par la fenêtre.

MARGUERITE. Et votre père ?

HOMME A. Il est à la guerre.

LOUISE. Quelle guerre ?

HOMME A. Je ne sais pas. A la guerre. Maman disait que papa était parti à la guerre.

MARGUERITE. Peut-être qu’il était parti tout court.

HOMME A. Oui. Tout court. Il était parti. Pas à la guerre. Mais avec une femme. Une autre femme que maman. Moi, je le sais. Je l’ai vue. Elle était belle. Elle avait des beaux seins. Très gros. Pas comme maman. Maman n’avait pas de seins. Elle était sèche. Sèche comme une pomme pourrie dans un frigo. Maintenant, elle sera sèche à la morgue. Salope.

LOUISE. Pourquoi tu lui en veux ?

HOMME A. Parce qu’elle m’a prise pour son homme. Je ne suis pas son homme. Je ne suis l’homme de personne. Vous voulez que je sois votre homme ?

MARGUERITE. Non.

HOMME A (à Louise). Et toi ?

LOUISE. Non plus.

HOMME A. Pourquoi vous ne voulez pas ?

MARGUERITE. J’aurais peur que tu me tues.

HOMME A (à Louise). Et toi ?

LOUISE. Tu ne ressembles pas à un cow-boy. T’as l’air de mourir d’une crise d’asthme à chaque fois que t’ouvres la bouche. Et puis t’as une tête de puceau.

MARGUERITE. T’es puceau ?

HOMME A. Oui. Mais je sais comment faire. Je saurais m’y prendre. J’ai vu des films. Des tas de films. En cachette. Quand maman dormait, je regardais des films.

MARGUERITE. Des films cochons ?

HOMME A. Oui. On voyait des femmes nues. Elles étaient belles. Elles avaient des gros seins. On voyait des hommes nus aussi. Ils avaient des gros sexes. J’aurais voulu être à la place de tous ces hommes. Pouvoir les faire crier. Toutes ces femmes. Mais j’étais seul dans mon lit. Sans femme. Je ne pouvais faire crier que moi. Alors je criais. Tout seul. Sous ma couette. Dans la nuit.

LOUISE. Pourquoi tu n’essayais pas de rencontrer des femmes dans la rue ?

HOMME A. Parce que j’avais peur.

MARGUERITE. De quoi ?

HOMME A. Des femmes. J’avais peur qu’elles me trouvent idiot. J’avais peur qu’elles m’envoient promener. J’avais peur de ne pas assurer quand elles seraient nues devant moi. Et puis maman me surveillait. Elle avait peur que je rencontre des femmes. Elle voulait que je sois de retour à la maison dès que je sortais du bureau. Je devais sauter dans un taxi et courir à la maison. J’avais droit à dix minutes du bureau à la maison. Dix minutes, ça ne fait pas beaucoup pour rencontrer des femmes. A la maison, maman m’accueillait. Elle me disait : « Bonsoir, mon chéri. Tu as passé une bonne journée ? Tu n’as pas eu d’ennuis ? Personne ne t’a fait de mal ? Tu es tout pâle. Tu dois avoir faim. Je vais préparer ton goûter.

LOUISE. La vache !

MARGURITE. Terrible !

HOMME A. Et elle me préparait toujours le même goûter. Une charlotte aux fraises. J’ai horreur des fraises. Je suis allergique aux fraises depuis que j’ai trois ans. Parce qu’à trois ans, j’ai fait une overdose de fraises à une fête d’anniversaire. C’était l’anniversaire de Jimmy. Mon camarade Jimmy la limace. On m’a retrouvé dans la baignoire. Tout bleu. Dégoulinant. Le docteur a dit à maman que j’avais failli y passer. Mais maman a oublié. Maman oublie tout ce qui ne la concerne pas directement. Alors, elle me disait : « Mais pourquoi tu ne manges pas ? Tu n’as pas faim ? Tu n’aimes pas la charlotte aux fraises de maman ? ». J’avais envie de la lui envoyer à la figure, sa charlotte aux fraises. De l’étaler sur les murs. Mais je ne disais rien. J’avais peur de faire du mal à maman. De ne pas lui faire plaisir. Alors je mangeais sa charlotte aux fraises sous ses yeux. Et dès qu’elle avait le dos tourné, j’allais vomir.

MARGUERITE. Quelle horreur !

LOUISE. T’aurais dû lui dire la vérité !

HOMME A. Je ne pouvais pas. J’avais peur.

MARGUERITE. T’es un pauvre petit gars qui a toujours peur !

HOMME A. Oui. Où est maman ?

LOUISE. Tu viens de la tuer !

HOMME A. Ah, oui. Je n’aurais pas dû tuer maman.

LOUISE. Mais si ! T’as bien fait ! Il ne faut jamais regretter ce qu’on a fait.

MARGUERITE. Maintenant, elle ne t’embêtera plus.

LOUISE. Elle te laissera tranquille.

MARGUERITE. Tu pourras faire ce que tu veux.

LOUISE. Tu seras libre.

MARGUERITE. Tu seras un homme.

LOUISE. Tu inviteras des femmes à dîner.

MARGUERITE. Tu leur feras l’amour.

LOUISE. Tu n’auras plus peur de ne pas faire plaisir à ta maman.

HOMME A. Maman ! Je veux revoir maman ! La serrer dans mes bras. L’embrasser. Sentir son odeur. Dormir dans son lit. Manger sa charlotte aux fraises. Maman ! Maman, reviens !

Un temps. Marguerite et Louise se regardent.

MARGUERITE. Bon.

LOUISE. Bon.

MARGUERITE. On laisse tomber ?

LOUISE. On laisse tomber.

HOMME A. Non, mes petites chéries ! Ne partez pas ! Ne m’abandonnez pas ! J’ai besoin de vous !

LOUISE. Trouve-toi d’autres mamans.

MARGUERITE. Nous, on cherche des hommes.

LOUISE. Des vrais.

Noir.

PAUVRE PAUL (pièce courte) extrait

« PAUVRE PAUL », pièce courte extraite de : « IL NEIGE SOUS LE SCALP » de Sonia WILLI a été créée en juin 2019 au Théâtre Clavel (Paris) dans une mise en scène de Hélène LEBARBIER et interprétée par Zacharie MASSARDIER-SONSINO dans le rôle de Paul et Sonia ZAROWSKY dans le rôle de l’INCONNU(E).

PERSONNAGES. Inconnu, Paul.

DECOR. La rue d’une capitale. Le matin. Lumière dorée du soleil frisant les immeubles. Puis le ciel s’assombrit et la pluie se met à tomber à torrents. Paul sort son parapluie. Il est pressé. Il marche vite. Nerveusement. Il a l’air stressé. Sans doute en retard pour quelque chose. Paul porte un imperméable beige, un chapeau et une mallette noirs. L’inconnu le suit. Il est vêtu de manière « bohème » et décontractée, tout l’inverse du look de Paul. En son off, les bruits de la ville. Voitures, klaxons et brouhaha d’une foule de gens pressés.

INCONNU. Bonjour.

PAUL. …

NCONNU. Bonjour.

PAUL. …

INCONNU. J’ai dit : bonjour.

PAUL. J’ai entendu. Vous avez dit bonjour.

INCONNU. Pourquoi vous ne me répondez pas ?

PAUL. Je ne vous connais pas.

INCONNU. A chaque fois qu’on se croise dans la rue, je vous dis bonjour et vous ne me répondez pas. Pourquoi vous ne me répondez pas ?

PAUL. Je ne vous connais pas, je vous assure. Je ne vous ai jamais vu.


INCONNU. Vous ne regardez jamais autour de vous quand vous marchez dans la rue ?

PAUL. Je regarde juste pour ne pas me cogner dans les autres.

INCONNU. Regardez-moi bien. Vous me connaissez. On se connaît. On se croise tous les jours dans la rue. On est voisins. Voisins d’immeuble ou quelque chose comme ça. Je déteste les menteurs. Je les ai en horreur. Des lâches. Des imposteurs.

PAUL. Mais puisque je vous dis que je ne vous ai jamais vu, moi !

INCONNU. Et comment vous aurais-je vu, moi ?


PAUL. Il faut croire que vous me regardiez et que je ne vous regardais pas.

INCONNU. Dans la rue, les gens regardent leurs pieds pour ne pas marcher dans une crotte de chien ou le ciel pour ne pas se prendre le vol furieux d’un pigeon ou l’horizon pour ne pas finir en crêpe sous une voiture, mais jamais les autres passants. Les passants passent sans regarder les autres passants passer avec eux. Vous n’avez jamais remarqué ?

PAUL. Non.

INCONNU. Vous êtes un passant paresseux.

PAUL. Je suis surtout un passant pressé. Excusez-moi.

INCONNU. Où vous allez ?

PAUL. Pourquoi ça vous intéresse ?

INCONNU. Je m’intéresse aux autres.

PAUL. Allez vous intéresser à un autre autre. Moi, je suis un autre pressé.

INCONNU. Moi, je suis un autre pas pressé qui s’intéresse aux autres qu’ils soient pressés ou qu’ils ne soient pas pressés alors ça ne me fait rien, à moi, si vous êtes un autre pressé.

PAUL. C’est ça. Excusez-moi.


INCONNU. Vous allez travailler ?


PAUL. …


INCONNU. Je suis sûr que vous allez travailler. Ho !!

PAUL. Quoi…?

INCONNU. Je vous parle ! Je vous cause. Je vous interloque. Je vous interpelle. Je vous adresse la parole. I’m talking to you, mother fucker !! Bloody bastard ! I’M TALKING TO YOU !!

PAUL. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, nom de Dieu ?

INCONNU. Vous allez travailler ?


PAUL. C’est ça. Je vais travailler.


INCONNU. Vous travaillez où ?

PAUL. Dans un bureau.


INCONNU. Qu’est-ce que vous faites ?


PAUL. Je passe des coups de fils et je tape sur un clavier d’ordinateur.

INCONNU. Ca vous intéresse ?


PAUL. Je gagne ma vie.


INCONNU. Mais ça vous intéresse ?


PAUL. Ca paie mon loyer, mes factures, mes repas, ma voiture.

INCONNU. Je vous demande si votre travail vous intéresse ?

PAUL. Je suis en retard.

INCONNU. Passer des coups de fil et taper sur un clavier d’ordinateur toute votre vie juste pour continuer à vivre cette vie avec ce travail qui consiste à passer des coups de fil et à taper sur un clavier d’ordinateur, ça vous intéresse ?

PAUL. Vous allez me suivre, comme ça, toute la journée ?

INCONNU. Il fait beau et je n’ai pas mal aux pieds.


PAUL. Vous n’avez pas autre chose à faire ?


INCONNU. Vous m’intéressez.

PAUL. Pourquoi ?


INCONNU. Je suis intrigué par ceux qui ne répondent pas.


PAUL. Ca se mord la queue.


INCONNU. Comment ça ?


PAUL. Si je vous répondais, je ne vous intéresserais pas ?


INCONNU. Peut-être pas. Vous êtes comptable ?


PAUL. Quel est le rapport ?


INCONNU. Aucun. Je me demandais ce que vous faisiez comme travail. Vous marchez vite.

PAUL. Je suis en retard.


INCONNU. Vous êtes marié ?


PAUL. Vous êtes de plus en plus bizarre.


INCONNU. Je ne vous drague pas. Je vous demande juste si vous êtes marié.


PAUL. En quoi ça vous intéresse ?


INCONNU. Je vais vous tuer.


PAUL. Pardon ?


INCONNU. Vous tuer. Vous dégommez la gueule avec un silencieux.


PAUL. Vous n’êtes pas bien.

INCONNU. Un silencieux servant à faire caner un homme en silence, vous verrez les anges tout en entendant une mouche voler avant même d’avoir le temps de dire Amen. Personne n’en saura rien. Vous êtes rassuré ?

PAUL. Vous n’êtes vraiment pas bien.

INCONNU. Un criminel doit toujours s’intéresser à sa victime avant de la tuer. Une question de politesse. Je suis un criminel poli. Politiquement correct, comme on dit.

PAUL. Vous êtes surtout cinglé. Si vous continuez toujours tout droit par là, vous tombez sur un grand bâtiment gris où vous vous sentirez bien et où des dames en blanc vous donneront des médicaments. Excusez-moi. Je suis en retard.

INCONNU. Pourquoi vous n’arrêtez pas de vous excuser ?

PAUL. Excusez-moi.


INCONNU. Vous le faites exprès ?


PAUL. Laissez-moi passer. Je dois aller travailler.

INCONNU. Vous ne travaillerez plus.

PAUL. Foutez-moi le camp. Vous êtes détraqué ! Et je suis en retard.

INCONNU. C’est peut-être compatible ?


PAUL. Compatible…?

INCONNU. Je suis détraqué donc il est normal que je vous défroque le caisson d’un coup de chair à canon et vous êtes en retard donc vous ne serez plus jamais à l’heure parce que c’est trop tard.

PAUL. Je pourrais toujours être à l’heure demain matin.


INCONNU. Vous l’auriez pu si vous aviez été à l’heure aujourd’hui.


PAUL. Et si je ne suis pas d’accord ?


INCONNU. Les victimes sont rarement d’accord avec leur fin.


PAUL. Avec quoi vous comptez me liquider ?


INCONNU. Un 22 long rifle. Celui de mon père. Il s’est fait sauter le plafond avec.

PAUL. Vous n’avez qu’à l’imiter avant de faire une connerie.


INCONNU. Pour moi ce serait de me faire sauter le caisson qui en serait une !

PAUL. Chacun défend son bifteck ! Evidemment.

INCONNU. Evidemment.

PAUL. Si vous me laissez partir, j’irais tranquillement travailler, vous retournerez tranquillement chez vous et tout reviendra dans l’ordre, je ne dirais rien à personne, je vous le promets.

INCONNU. Ca ne sert à rien. Je vous ai choisi dès que je vous ai vu. Vous êtes ma victime. Personne d’autre que vous. C’est un peu comme un choix amoureux. C’est irrémédiable. Vous y passerez, mon vieux.

PAUL. Pourquoi moi ? La rue est pleine de gens. Choisissez quelqu’un qui n’est pas pressé. Quelqu’un qui n’a pas de travail. Pas de femme. Pas d’enfants. Quelqu’un qui n’a rien à perdre. Laissez-moi repartir. Je vous donnerai de l’argent. J’ai des économies.

INCONNU. C’est vous !


PAUL. Mais pourquoi, enfin ? C’est absurde !


INCONNU. Je vous aime.


PAUL. Allons bon…


INCONU. Pas de panique. Je vous aime d’un amour purement assassin.

(…)

EXIT (monologue pour un comédien)

« EXIT » de Sonia WILLI a été créé en juin 2013 au Nouveau Théâtre de Montreuil, CDN de Montreuil, dans une mise en scène d’Anne MONFORT et interprété par Nicolas FINE.

je n’avais rien fait rien de rien c’est parti tout seul c’est ce que je disais en tout cas je n’ai rien fait rien c’est toujours plus facile elle a bon dos l’innocence le verre de lait chaud du gosse qui ne peut pas dormir ce déluge cette fatigue ça n’en finit pas j’ai envie de faire quelque chose d’épouvantable ce soir de grotesque tous ces gosses ça sent le souffre au loin ou le goudron non le pétrole et cette fumée ce feu de camp cette guerre folle les baraquements la chaleur sable dans les yeux tête qui bourdonne ballet d’hélicoptères ça tourne résonne ça vous donne un de ces mal de tête il y a du bruit dans le couloir un cliquetis métallique un frottement agaçant un 22 long rifle un Beretta 92 FS à 15 cartouches et paf envole-toi loin d’ici envole-toi mon ange mon tout petit encore du lait sur la joue pas besoin de silencieux tuer n’est pas tuer en temps de guerre c’est jouer c’est un jeu tu dégaines ton jouet et tu tires gamin tu tires sans compter sans frissonner tu tires dans le tas ta ta ta ta tu les allumes mon gars t’es un fier à bras un héros oui ou non comment savoir ce qu’on a fait si on ne se souvient plus de ce qu’on a fait au juste c’est injuste injustifié je n’ai rien fait c’est l’histoire du poisson rouge chaque recoin est une découverte à chaque seconde il vient de naître la mémoire l’abîme de ceux qui ont vu l’enfer de près le vrai celui qu’on ne peut pas imaginer celui qu’on ne peut même pas raconter celui qui te tue sans te faire mourir tout à fait celui qui te gèle l’âme chaque souffle te coûte tu aimerais être mort renifler la terre en silence être le plus petit des vers disparaître comme du gaz t’évaporer en douce filer à l’anglaise être une ombre parmi les ombres ne plus être là quel fracas j’ai envie de rire mais je ne peux pas ça gratte j’ai toujours eu envie de rire au moment où j’aurais dû avoir envie de pleurer et pleurer au moment ou j’aurais dû avoir envie de rire comment on fait quand on n’a pas de patronyme qu’est-ce qu’on dit à son adjudant chef comment on s’en sort on change de nom et puis on ne sait plus qui on est et qui on a été tempête du désert missile scud je pisse l’uranium épuisé c’est toi qui m’épuises me ruines la bile va t’en je ne voulais pas te tuer là au mauvais endroit au mauvais moment c’est ce qu’on dit le hasard le destin qu’est-ce que j’en sais petit forgive me et maintenant dégage la sueur des autres rôde gronde inonde ta chair t’incommode mais ce n’est rien à coté du reste la sueur un détail mascarade absurde d’une fin du monde avant l’heure l’horreur non la terreur non plus il faudrait inventer un nouveau mot qu’est-ce qu’ils ont à me regarder une bête de foire c’est ce que je suis j’aimerais bien frapper parfois n’importe qui bam juste un grand coup dans la face dans ta tête d’os l’entendre craquer se disloquer sous mes coups ça me défoulerait bien qui a fait quoi pourquoi où étiez-vous à 22h40 ce mardi vous vous en souvenez oui ou non vous devez bien vous en souvenir quelque part dans un coin de votre tête mais de quoi vous me parlez putain tu sais je suis un citoyen américain tu l’ignorais peut-être c’est la guerre mon petit bonhomme je n’ai pas été un vainqueur mais j’ai vaincu mes défaites forgive me je n’ai rien fait le fantôme lance relance rôde me taraude la mémoire c’est vraiment trop facile de jouer avec qu’est-ce que t’en sais connasse t’es dans ma tête c’est qui celle-là d’où elle sort une traînée je vais te la faire au carré ta tête une grimace de façade un truc extraordinaire qui éclairera un peu ton oeil de limace froide va t’en va disparais que je ne te voie plus file avant que je ne t’enfile moi je ne peux plus le faire je suis juste un gros tas de chair même pas si gros d’ailleurs mais c’est une impression tout est une question d’impression c’est l’éternel problème du point de vue toujours tes yeux qui voient ce qu’ils voient pas ceux du voisin ni ceux de ta mère je crois qu’ils aiment beaucoup me regarder je dois être spécialement beau ce matin est-ce qu’on est le matin est-ce que j’ai mangé mis quelque chose dans ce ventre que je ne sens plus il s’approche trop lui vraiment trop je n’aime pas quand les inconnus s’approchent de moi comme ça il y a un frottement quelque part un truc vaguement dégueulasse qui ne me plaît pas du tout il se croit dans le métro en temps de grève vire cette main je ne te connais pas maintenant c’est trop tard ils sont tous flous je ne reconnais personne est-ce que je connais ces personnes est-ce que je devrais m’en souvenir on ne regarde personne avec cet air-là ce regard de merlan frit de moineau apeuré je dois les connaître c’est sûr mais je n’en ai aucun souvenir je vois juste des visages flous et des sourires froids qui parlent je ne sais même pas s’ils me parlent ou s’ils parlent à quelqu’un d’autre ça alors ce sont eux les bêtes de cirque de foire les énergumènes j’aime beaucoup le prénom Gertrude il faudrait le ressusciter j’en ai connu une avant l’amie d’une amie ou alors non je ne sais plus si c’est vrai ou pas peut-être que c’est un film une comédie joyeuse avec des filles en robes rouges qui rient tout le temps et des chapeaux de feutre qui s’envolent au-dessus de la mer à cause du vent en tout cas ce n’est pas un drame ça va le cerveau marche ça va est-ce qu’il a reçu un coup est-ce qu’il est tombé dans sa chambre vous pouvez répondre vous vous en souvenez oui ou non caporal fantassin tu en connais un rayon oui chef oui chef rompez donnez-moi un verre de rouge et aussi un morceau de pâté j’aimerais bien ça un morceau de pâté vous pouvez faire ça pour moi j’ai faim vous êtes mignonne elle fait son intéressante l’autre à côté avec ses bas sous sa blouse si courte elle croit quoi que je ne suis plus un homme que je peux rester de marbre devant ses cuisses roses vous vous êtes mignonne vous restez à votre place c’est bien où est mon verre de rouge ah oui oui oui d’accord uniquement le dimanche pourquoi le dimanche on ne se biture que le jour du seigneur chez vous en pensant à son sang vous me faites bien rigoler et jamais le soir jamais vous avez peur de quoi que je m’évade me carapate vous m’avez vu je n’irai pas loin pas même au coin de la rue il y a du bruit dans le couloir ils font trop de bruit ils rient entre eux en me regardant ils se foutent de moi en fait c’est ça ils me prennent pour un vieux con un vieux débris inutile qu’on met dans un coin autant me mettre dans un tiroir et fermer le couvercle pour de bon en quarantaine éternelle la Sibérie pour le vieux machin le reste d’on ne sait quoi de quoi parlent-ils j’aimerais être avec eux j’aimerais comprendre les rires est-ce qu’on peut jamais comprendre un rire le déceler tout à fait seul c’est ça je crois que je suis seul ici pourtant je les vois je les entends mais je suis seul quelque part je ne sais pas pourquoi il y a une limite comme une frontière une fermeture sans porte il y a quoi là haut c’est une fenêtre une petite lucarne pâle trop haut je ne comprends pas j’aimerais faire des tas de choses comme me lever et danser ou courir tiens oui aller courir dans un bois pendant l’hiver sentir le soleil sur ma peau l’enrouler dans un gros pull ma peau et regarder un feu de cheminée dorer les murs fermer les yeux me dire que j’aurais des tas de choses à faire aujourd’hui et que je ne fais rien que regarder ce feu danser devant mes yeux est-ce que ce n’est pas ça vivre vraiment être intensément là dans le présent c’est rare c’est précieux comme le plus beau des bijoux il y a des visages quelque part qui sont des visages d’anges on ne les voit que si on penche un peu la tête de côté comme ça sans chercher à voir ce qu’on nous dit de voir la matière ce n’est pas difficile c’est là et voilà mais le reste c’est une question de sensibilité de réception de plénitude je divague ça tourne et flamboie ou peut-être que ça se perd mon petit père j’ai soif oui c’est ça ma gorge sèche a soif ou c’est moi pourtant je sens l’eau ou alors c’est la brume je marche sur une route ou un chemin de terre il y a de la brume personne juste de la brume ça m’entoure me protège ou me dénude je suis nu oui pas un poil sur le caillou oui est-ce que c’est comme ça quand on naît on a froid on naît nu j’ai froid mais je suis déjà né il y a longtemps très longtemps ou ce n’était pas moi on me chante une chanson quelque chose de délicat de gracieux ça me touche je ne sais pas pourquoi cette voix me touche m’enveloppe le vol d’un oiseau me fait le même effet ça m’émerveille le premier vol la peur du vide et puis hop le voilà qui s’envole le petit moineau tout frais tout neuf loin de son fil il étend ses ailes ébouriffées et suit ses frères dans les airs le ciel est d’un bleu assourdissant ce matin on dirait une peinture je nage dans le ciel ça fait un bien fou je me désaltère au son de tes lèvres mon petit moineau je me dénude à l’eau m’abandonne dans ses chairs chaudes c’est de l’amour le monde tout ce monde de l’amour mais que font-ils ils me surveillent ils ont peur que je parte sans eux que je me fasse la belle dis donc on n’est pas en zonzon mon petit zinzin tu pars de là quand tu veux je ne te retiens pas dans le bas du bas mes bras sont ouverts comme ceux de ta mère les jours de grand froid quelqu’un sur le chemin une ombre floue dans un paysage lunaire pourquoi la lune le soleil étincelant est du miel coulant sur le bitume je ne suis pas bituré je vous promets je suis léger mes pieds sont des ailes ils affleurent effleurent une fine vapeur de violette inonde la pièce je me sens bien ta voix flotte là au-dessus de moi j’aimerais l’embrasser ta voix la prendre avec moi sous le bras chante chante ne t’arrête pas parle- moi mon ange pour que toujours je

La lumière, devenue petit à petit d’une blancheur assourdissante, s’éteint brutalement.

DIVAN (poème)

Souvent je rêve

Souvent je rêve

D’un coléoptère géant

Un monstre à trois têtes

Effrayant

Qui me colle au plafond

En un rien de temps

Il m’aspire

Me dévore

Me transforme

En un lilliputien

Pas plus haut que trois pommes

Appelé Tom

Alors que je me nomme…

Comment ?

Alors que je ne sais plus du tout

Comment je me nomme

Tom est un loup pour l’homme

Non

Tom est plutôt une miette de pain

Qu’on époussette sur une nappe blanche

Tâchée de vin

Un dimanche de pluie

Jour du gigot flageolets

Chez maman

À Dunkerque

Ou peut-être à Royan

Une poussière dans l’œil

Si petite

Qu’elle ne fait pas pleurer

Même un gosse

Juste un peu râler

Vaguement

Tom est devenu moi

Je suis devenu lui

Comme ça

Un dimanche de pluie

À Dunkerque

Ou peut-être à Royan

Et je ne sais plus comment vivre

Comment vit-on

Quand on n’est plus soi

Quand on est un autre

Minuscule

Ridicule

Transparent

Quand on nous tuerait

D’un revers de main

Sans le vouloir

Sans en avoir besoin

Comment vit-on

Quand on est presque mort

Ou peut-être jamais né ?

Je tourne un peu la tête de côté

Et je vois ses gros yeux

Qui me fixent

Elle sourit dis donc

Mon désespoir

La fait marrer

« Bon » elle dit

C’est tout pour aujourd’hui Tom

Elle se remet sur ses petites pattes arrière

Et me chipe mon billet

Sans chipoter

La chipie

Je ne vais pas en dormir de la nuit

Je ne vais plus en dormir de la vie

C’est sûr

Je suis cuit

Elle m’a appelé Tom

Mon oreille glisse sur le gazon

Mon œil se perd au plafond

Là-haut

Des étoiles

Des astres nus

Brillent

Désastre

Souvent je rêve

M’enlise

M’éloigne

Divague au loin

Quand je me réveille

Ma peau grise

Mes plis froids

Mon corps monumental

Sont ceux d’un homme

Minuscule

Nommé Tom

À moins que je ne me trompe

Tromper n’est pas jouer

Jouer peut rendre fou

Un faible

Et fort

Un aigle

Je suis devenu Tom

Un dimanche de pluie

À Dunkerque

Ou peut-être à Royan

Tom

Ce petit homme

Doux

À moins que ce ne soit Théodore

Dors mon ange

Dors

Et oublie tout