QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART (pièce de théâtre) extrait 2

« QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART » de Sonia WILLI a été créé en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois en mars 2012 dans une mise en scène d’Anne MONFORT (Compagnie day-for-night) puis repris au Théâtre du Colombier (Bagnolet) et à la Ferme de Bel Ebat (Guyancourt).

Avec les comédiens : Laure WOLF, Jeanne ROSA, et Florent GUYOT.

SCENE 11

PERSONNAGES. EMMA MILO, POLICIER 1, POLICIER 2, POLICIER 3, POLICIER 4.

LIEU. LA RUE.

POLICIER 1. Madame ?

POLICIER 2. Madame ?

EMMA. Hein ?

POLICIER 3. Arrêtez-vous !

EMMA. Ah. Pourquoi ?

POLICIER 4. Ah. Pourquoi ?

EMMA. Pardon ?

POLICIER 2. Où courez-vous ?

EMMA. Je ne cours pas. Je marche.

POLICIER 2. Où marchez-vous ?

POLICIER 1. Vous marchez vite.

EMMA. Je n’ai pas le droit de marcher vite ?

POLICIER 3. Où marchez-vous vite ?

EMMA. « Où je marche vite » ? Ici.

POLICIER 1. Ici ?

POLICIER 4. Ici ?

POLICIER 2. Ici ?

POLICIER 3. Ici ?

POLICIER. 1. Vous en êtes sûre ?

POLICIER. 4. Vous en êtes bien sûre ?

EMMA. Je ne comprends pas…

POLICIER 2. Où allez-vous ?

EMMA. Chez moi.

POLICIER 4. Vous allez chez vous ?

EMMA. Oui. Pourquoi ? On n’a plus le droit de rentrer chez soi ?

POLICIER 1. Sur un autre ton, madame, s’il vous plaît !

POLICIER 2. Déjà : on ne court pas, on marche !

POLICIER 3. Vous pouvez blesser des gens en courant.

EMMA. C’est une blague ?

POLICIER 2. Vos papiers, s’il vous plaît, madame.

EMMA. Vous allez m’arrêter parce que je marche trop vite dans la rue ?

POLICIER 4. Vous n’êtes pas seule au monde, madame.

POLICIER 1. Il y a des personnes âgées autour de vous.

POLICIER 2. Parfois malades.

POLICIER 3. Vous les cognez un peu trop brutalement, et elles s’écroulent…

POLICIER 4. Mortes !

EMMA. Je n’ai cogné personne !

POLICIER 2. Vous auriez pu !

EMMA. Oui. J’aurais aussi pu massacrer tous les passants que j’ai croisés depuis ce matin !

POLICIER 3. Vous avez eu envie de massacrer tous les passants que vous avez croisés depuis ce matin ?

EMMA. Vous le faites exprès ?

POLICIER 4. Vos papiers s’il vous plaît.

EMMA. Voilà.

Emma donne sa carte d’identité au policier 1.

POLICIER 1. Où habitez-vous ?

EMMA. C’est écrit sur ma carte. Vous savez lire ?

POLICIER 3. Chut ! Pas de ça, mademoiselle !

POLICIER 2. Depuis quand y habitez-vous ?

EMMA. Je ne sais plus…

POLICIER 4. Réfléchissez !

POLICIER 1. Vous savez réfléchir ?

EMMA. Cinq ans. Je crois…

POLICIER 4. Vous croyez ?

POLICIER 1. Il faut en être sûr !

EMMA. Cinq ans. J’en suis sûre !

POLICIER 3. Où habitiez-vous avant ?

EMMA. C’est un interrogatoire ?

POLICIER 2. Où habitiez-vous avant ?

EMMA. J’ai fait quelque chose de mal ?

POLICIER 4. Répondez à la question, mademoiselle.

EMMA. J’habitais à quelques rues, dans le même quartier. Je peux m’en aller ?

POLICIER 1. D’où venez-vous ?

EMMA. De la boulangerie. Ils font du très bon pain. Vous voulez goûter mon pain ?

POLICIER 2. Non : d’où venez-vous ? De quel pays ?

EMMA. De quel pays ?

POLICIER 3. Oui.

POLICIER 4. Vous ne venez pas d’ici ?

EMMA. Si. Je viens d’ici. C’est écrit sur ma carte. Vous êtes sûrs que vous savez lire ?

POLICIER 3. Vous tenez vraiment à visiter le poste ?

POLICIER 1. Vous êtes française ?

EMMA. C’est ça.

POLICIER 2. Vous êtes sûre que vous êtes bien française ?

EMMA. Pourquoi, j’ai pas une tête de française ?

POLICIER 3. C’est une vraie carte ?

EMMA. Bien sûr que c’est une vraie carte ! Vous croyez que je fabrique des faux papiers ?

POLICIER 1. Ne répondez pas, mademoiselle !

POLICIER 2. Depuis quand êtes-vous française ?

EMMA.

POLICIER 3. Répondez : depuis quand ?

EMMA. Je croyais que je ne devais pas répondre !

POLICIER 1. Pas de mauvais esprit, s’il vous plaît.

POLICIER 4. Depuis quand êtes-vous française ?

EMMA. Depuis que je suis née.

POLICIER 2. Vous en êtes sûre ?

EMMA. Oui.

POLICIER 4. Vraiment certaine ?

EMMA. Certaine. Vous me rendez mes papiers ?

POLICIER 3. Calmez-vous, mademoiselle.

POLICIER 4. Nous allons vous poser quelques questions.

EMMA. Pourquoi ?

POLICIER 2. Pour mieux vous connaître.

POLICIER 1. Des questions de routine.

EMMA. Pourquoi vous ne me laissez pas partir ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

POLICIER 2. Détendez-vous.

POLICIER 3. Respirez.

POLICIER 1. Et tout se passera bien.

POLICIER 4. Vous avez envie que tout se passe bien, non ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Bien.

POLICIER 3. Alors répondez.

POLICIER 1. Succinctement.

POLICIER. Oui. Non. Peut-être.

POLICIER 3. Vous êtes prête ?

EMMA. J’ai faim.

POLICIER. Oui. Non. Peut-être.

POLICIER 2. Vous êtes prête ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Est-ce que les autres vous intéressent beaucoup ?

EMMA. Non.

POLICIER 4. Est-ce que l’idée d’infliger de la souffrance au gibier, aux petits animaux ou aux poissons vous empêcherait de chasser ou de pêcher ?

EMMA. Oui.

POLICIER 1. Considérez-vous que vous puissiez donner un jugement valable ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Parlez-vous lentement ?

EMMA. Vous m’entendez bien. Qu’est-ce que vous en pensez ?

POLICIER 3. Répondez à la question : parlez-vous lentement ?

EMMA. Non.

POLICIER 4. Avez-vous parfois des tressaillements musculaires sans qu’il n’y ait aucune raison logique à cela ?

EMMA. Peut-être.

POLICIER 2. Est-ce que vos échecs passés vous préoccupent toujours ?

EMMA. Non.

POLICIER 1. Faites vous des efforts pour faire rire ou sourire les autres ?

EMMA. Non.

POLICIER 3. Votre vie est-elle une lutte constante pour la survie ?

EMMA. Oui.

POLICIER 4. Les autres vous considèrent-ils parfois comme une rabat-joie ?

EMMA. Non.

POLICIER 2. Si l’on vous demandait de prendre une décision, vous laisseriez-vous influencer par la sympathie ou l’antipathie que vous inspire la personne impliquée ?

EMMA. Non.

POLICIER 1. Vous attirez-vous toujours des ennuis ?

EMMA. Non.

POLICIER 3. Est-ce que l’idée de parler en public vous rend nerveuse ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Admettriez-vous que vous avez eu tort rien que pour avoir la paix ?

EMMA. Oui.

POLICIER 4. Pouvez-vous créer l’ambiance à une soirée ou à une fête ?

EMMA. Peut-être.

POLICIER 1. N’y a-t-il que quelques personnes que vous aimiez réellement ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Etes-vous si sûre de vous que cela agace parfois les autres ?

EMMA. Non.

POLICIER 4. La musique émotionnelle crée-t-elle un effet considérable sur vous ?

EMMA. Oui.

POLICIER 1. Méditez-vous fréquemment sur la mort, la maladie, la douleur ou sur des chagrins ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Appréciez-vous ouvertement les belles choses ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Saluez-vous les gens avec effusion ?

EMMA. Non.

POLICIER 1. Peut-on s’attendre à ce que vous soyez jalouse ?

EMMA. De qui ?

POLICIER 2. Répondez à la question.

POLICIER 3. Peut-on s’attendre à ce que vous soyez jalouse ?

EMMA. Non.

POLICIER 4. Avez-vous tendance à remettre les choses à plus tard, pour découvrir ensuite qu’il est trop tard ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Vous rongez-vous les ongles ou mordillez-vous le bout de votre crayon ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Si nous envahissions un autre pays, ressentiriez-vous de la sympathie pour les objecteurs de conscience de ce pays-ci ?

EMMA. Non.

POLICIER 1. Mangez-vous lentement ?

EMMA. Non.

POLICIER 4. Vous arrêteriez-vous pour voir si une personne a besoin d’aide, même si elle ne vous l’avait pas directement demandé ?

EMMA. Non.

POLICIER 3. Dormez-vous bien ?

EMMA. Non.

POLICIER 2. Useriez-vous de châtiment corporel sur un enfant de dix ans s’il refusait de vous obéir ?

EMMA. Non.

POLICIER 1. L’expression de votre visage est-elle variée plutôt que fixe ?

EMMA. Peut-être.

POLICIER 4. Cela vous demanderait-il un effort certain que d’envisager l’idée du suicide ?

EMMA. Non.

POLICIER 3. Avez-vous parfois la sensation que vous parlez trop ?

EMMA. Oui.

POLICIER 2. Vous arrive-t-il parfois d’être dérangée par le bruit du vent ou par des craquements dans la maison ?

EMMA. Oui.

POLICIER 1. Commettez-vous souvent des fautes de tact ?

EMMA. Oui.

POLICIER 4. Etes-vous suspicieuse vis-à-vis des gens qui veulent vous emprunter de l’argent ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Etes-vous favorable à la discrimination raciale et la distinction des classes sociales ?

EMMA. Non.

POLICIER 2. Avez-vous conscience d’avoir certains tics tels que vous tirer les cheveux, le nez, les oreilles ou quelque chose de semblable ?

EMMA. Oui.

POLICIER 1. Certains bruits vous font-ils grincer des dents ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Etes-vous parfois totalement incapable d’entrer dans le jeu ?

EMMA. Oui.

POLICIER 4. Vous sentez-vous souvent déprimée ?

EMMA. Oui.

POLICIER 1. Lorsque vous votez, votez-vous systématiquement pour le même parti plutôt que d’étudier les candidatures et les questions faisant l’objet du suffrage ?

EMMA. Peut-être.

POLICIER 2. Riez-vous ou souriez-vous volontiers ?

EMMA. Oui.

POLICIER 3. Les gens aiment-ils être en votre compagnie ?

EMMA. Peut-être.

POLICIER 4. Vous est-il facile de vous détendre ?

EMMA. Non. Vous avez bientôt fini ?

POLICIER 1. Etes-vous opposée à la mise en liberté surveillée des criminels ?

EMMA. Oui. Non… Je ne sais pas… Je n’en peux plus…

Les questions suivantes sont posées très rapidement, ne laissant pas à Emma le temps d’y répondre. Les textes se chevauchent.

POLICIER 2. Est-ce qu’habituellement vous êtes honnête et dites la vérité aux gens ?

POLICIER 3. Si vous vous trouviez impliquée dans un léger accident de voiture, prendriez-vous vraiment la peine de vous assurer que les dommages que vous avez causés ont été réparés ?

POLICIER 4. Songez-vous souvent à votre propre infériorité ?

POLICIER 1. Vous sentez-vous embarrassée si, en public, on s’adresse à vous de manière affectueuse par une bise, une étreinte ou une tape dans le dos ?

POLICIER 2. Vous arrive-t-il souvent de vous retrouver à partir dans toutes les directions à la fois ?

POLICIER 3. Est-ce que l’idée de la mort ou même des choses qui vous la rappellent vous horrifie ?

POLICIER 4. La vie vous semble-t-elle plutôt vague et irréelle ?

POLICIER 1. Si vous perdez un objet, vous vient-il à l’esprit que quelqu’un doit l’avoir volé ou égaré ?

POLICIER 3. Avez-vous parfois le sentiment que votre âge joue contre vous ?

POLICIER 2. Considérez-vous avoir beaucoup d’amis ?

EMMA. Arrêtez ! Arrêtez ! Mais arrêtez ! Je n’en peux plus !

POLICIER 1. Si vous voulez partir…

POLICIER 2. Répondez !

POLICIER 4. Considérez-vous avoir beaucoup d’amis ?

EMMA. Non.

POLICIER 3. C’est bien.

POLICIER 4. Voici votre carte.

POLICIER 1. On vous contactera.

POLICIER 2. Circulez !

POLICIER 3. Mais ne marchez pas trop vite !

POLICIER 4. C’est dangereux !

POLICIER 1. Bonne journée !

POLICIER 2. Et bon appétit, mademoiselle !

CETTE MAISON-LA (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Il y était

Dans cette maison

Cette maison-là

Un rayon dans le dos

Douce chaleur d’autrefois

La tomette froide

Sous ses pieds nus d’enfant

A l’intérieur

Tout un monde

L’odeur entêtante

Du chèvrefeuille

La chair sucrée du melon

La danse des abeilles

Le petit bruit du vent

Dans le marronnier

A l’heure de la sieste

Quand le temps est suspendu

Au rythme du tic-tac régulier

De la vieille horloge à ressorts

De la salle à manger

Les volets qui grincent

Les gonds sont rouillés

La peinture des fenêtres s’écaille

Par endroits

Comme sa peau doucement s’affaisse

Une mouche bourdonne sans relâche

Piégée par la transparence d’une fenêtre

Des pigeons roucoulent quelque part

Et roulent des « r » d’espagnols en goguette

Comme sa langue avait roulé

Autour de celle de la petite voisine d’à côté

Louise

Non

Un nom de fleur

Marguerite

Non plus

Iris

Il ne sait plus

Ses cheveux sentaient

L’estragon

Enfant, il aimait bien ce mot

Estragon

Ça ressemblait à « dragon »

Un dragon extra

Il y était

Dans cette maison-là

Après toutes ces années

Ombre voutée

Foulant les chambres oubliées

De son enfance

Chaque pièce réveillant

Un souvenir enfoui

Cascades de rires

Et roulades dans l’herbe fraîche

Ou longs sanglots dans la nuit

Fantôme écaillé

Revenant solitaire

Hésitant

Se séparer

Ou entretenir

Tirer un trait

Ou s’y replonger

Dans cette maison-là

La maison de la colline

La maison de son enfance

ELLE BRÛLE LA LETTRE (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Elle brûle la lettre

Mal aux pieds

Elle brûle la lettre

Dans la paume

C.V.

Merci

On vous rappellera

C.V.

Courte Vie

Cuir Vautré

Caille Vannée

Fatiguée la volaille

D’avoir marché

Dans tout Paname

La main brûlée

Par sa courte vie

De papier

Laissez parler

Les petits papiers

Comme disait l’autre

Serge chou

La dame grise

À l’horizon

Gronde

La rose rouge

Dans le cœur

Cogne

Les épines

Sous les pieds

Saignent

À terre les rêves

Piétinés

Illusions déchiquetées

Marche

Ou crève

C.V.

Merci

On vous rappellera

Même pour servir des gens

On ne la rappelle pas

Il pleut

Sur Paname

Elle a trop marché

La pauvre gosse

ROUND’UP + OU LE DERNIER DÎNER (pièce de théâtre) extrait

« ROUND’UP + OU LE DERNIER DÎNER » de Sonia WILLI a été créé dans une mise en scène de Victor GAUTHIER-MARTIN au Théâtre de Chelles en mai 2013 avec la troupe des comédiens amateurs du Théâtre de Chelles.

SCENE 5

SEULE

MONA. Ta voix n’est plus qu’un murmure lointain

Dans la nuit

Mon Ferdinand joli

Mon homme

Elle se perd dans les airs

M’échappe

Tu m’échappes

Déjà je ne t’entends plus

Tu t’évapores

Ton vide me dévore

Me perd

M’absorbe

Où sont tes mains

Ton souffle

Ta peau

Ta bouche

Tes gestes tendres

Ton regard d’amoureux

Fiévreux

Ta chaleur

J’ai froid sans toi

Mon amour joli

Mon homme

Je me décompose

Me change

En statue de roche

Reine morte

Dans une mer de glace

Pourquoi ta place est noire et vide

Déserte

Je ne suis qu’un désert

Une île engloutie sans toi

Mon Ferdinand joli

Mon homme

Me voilà bout de vie

Qui suffoque

Et blêmit

Tu m’échappes

M’écharpes

Me happes

Je dérape

M’évanouie

M’effondre

Me fissure sans toi

Mon Ferdinand joli

Mon amour

Mon homme

J’aimerais suivre tes pas

Même si cela me mène au trépas

HALL D’HÔTEL (poème)





PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Il y a le vide dans le dos

Une échappée

Un vertige

L’appel du vide

Il le dit avec l’accent américain

Cet accent qui la faisait fondre

Un jour elle a fondu pour lui

Ce jour vieux de trois siècles

Il a toujours aimé les grands hôtels

Laisser son regard s’évader

Sur les allées et venues des inconnus

Leur inventer des vies

Celui-là est un homme d’affaires

Psychopathe

Celle-là une harpiste classique

Faussement sage

Cet autre un agent immobilier

Un peu poète

Accompagné de sa sœur jumelle

Daltonienne

Qui aurait rêvé de devenir championne de patinage artistique

Mais qui est devenue conseillère d’orientation

Dans un lycée public de Dunkerque

Il l’attend

Dans le hall cossu de ce grand hôtel

Dans le moelleux du cuir

Il l’attend depuis des siècles

Ils en ont souillé

Des chambres d’hôtel

Ecumé des bars

Depuis quand ne l’a-t-il pas vue ?

Celle qui lui mordait le cou

L’oreille

Celle qui ne pouvait s’empêcher de l’embrasser

Sans le mordre quelque part

Elle disait

C’est l’amour

C’est l’amour qui me fait te mordre

Lécher les grains de beauté de ton corps

M’enivrer du parfum de ta peau

Comme si c’était celui d’un nouveau pays

Elle portait toujours aux pieds

Des petites baskets noires

Aussi noires que les boucles de ses cheveux

Lui chatouillant son torse nu de jeune homme

Elle marchait vite

Aussi vite que cette harpiste classique

Faussement sage

Il l’attend

Il l’attend depuis des siècles

QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART (pièce de théâtre) extrait

SCENE 7

« QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART » de Sonia WILLI a été créé en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois en mars 2012 dans une mise en scène d’Anne MONFORT (Compagnie day-for-night) puis repris au Théâtre du Colombier (Bagnolet) et à la Ferme de Bel Ebat (Guyancourt).

Avec les comédiens : Laure WOLF, Jeanne ROSA, et Florent GUYOT.

PERSONNAGES. EMMA MILO, LA BARMAID, HOMME.

LIEU. UN CAFE SORDIDE.

La barmaid est vêtue d’une robe de mariée blanche.

HOMME. (levant son verre d’alcool). Vive la mariée !!

Il boit son verre cul sec et rit bruyamment. La barmaid rit avec lui. L’homme, soudain, lui donne une gifle. La barmaid le regarde avec un regard noir et lui rend sa gifle.

BARMAID. Vive la mariée !!

Pour se faire pardonner, l’homme se saisit d’un bouquet de fleurs défraîchi qui était dans un vase posé sur une table et l’offre à la barmaid. Celle-ci balance le bouquet en l’air en riant. Le bouquet atterrit aux pieds d’Emma qui vient d’entrer dans le café. Elle a dix ou douze ans. Elle porte un manteau rouge. Ils la dévisagent.

HOMME. Regardez-moi qui est là…

BARMAID. Un ange.

HOMME. En enfer.

BARMAID. Le petit chaperon.

HOMME. Tu t’es perdue, petite ?

Emma regarde le bouquet à ses pieds, elle se penche pour le ramasser.

EMMA. Bonjour. Excusez-moi. Je cherche mon père.

Emma donne le bouquet à l’homme.

HOMME. Qui ça ?

EMMA. Mon père.

BARMAID. Ton père ?

EMMA. Léonard. Léonard Milo. Il vient tout le temps boire ici. C’est Léonard, mais on dit Léo. Vous le connaissez ?

HOMME. Il est parti.

EMMA. Parti ?

BARMAID. Faire une course.

EMMA. Ah.

HOMME. Tu veux l’attendre ici ?

EMMA. Je ne sais pas.

BARMAID. Il fait froid dehors.

EMMA. Oui.

HOMME. Tu es gelée.

EMMA. Je suis une dame de glace. C’est ce qu’on dit à l’école. Il a dit quand il reviendrait ?

BARMAID. Non.

HOMME. Mais il va revenir.

BARMAID. Tu vas l’attendre ici.

HOMME. Dehors, tu attraperas la mort.

EMMA. D’accord. Ici ?

BARMAID. Tu veux t’asseoir ?

EMMA. Non… Si. D’accord.

HOMME. Mets-toi là.

EMMA. Oui. Merci monsieur.

Un silence.

EMMA. Je ne sais pas quoi dire.

HOMME. À propos de quoi ?

EMMA. Je ne sais jamais quoi dire.

HOMME. Tu n’as rien à dire.

EMMA. Ah. D’accord.

HOMME. Tu crois qu’il s’est perdu ?

EMMA. Qui ?

HOMME. Ton père. Il est peut-être tombé dans la mer ?

EMMA. J’espère qu’il n’est pas mort. Vous croyez qu’il est mort ?

BARMAID. Évidemment qu’il n’est pas mort ! Ne l’écoute pas, il est bête !

EMMA. Tu t’es mariée ?

BARMAID. Oui. J’avais trop bu !

Tous éclatent de rire sauf Emma qui reste très sérieuse.

EMMA. Pourquoi ?

BARMAID. Pourquoi je me suis mariée ou pourquoi j’avais trop bu ?

EMMA. Les deux.

BARMAID. Si je n’avais pas trop bu, je ne me serais pas mariée. Mais si je ne m’étais pas mariée, j’aurais quand même trop bu. Alors je me suis dit : « Quitte à trop boire, autant se marier ! »

Tous éclatent de rire sauf Emma.

EMMA. Ah d’accord.

BARMAID. Tu as quel âge ?

EMMA. Douze.

BARMAID. Tu auras envie de te marier quand tu seras grande ?

EMMA. Je ne sais pas. Ça fait mal ?

Tous éclatent de rire, sauf Emma.

BARMAID. Ça dépend avec qui tu te maries…

EMMA. Oui. Mais moi je ne saurais pas quoi dire.

BARMAID. À qui ?

EMMA. À mon mari.

BARMAID. Pourquoi ?

EMMA. Je ne sais jamais quoi dire. Qui je dois écouter.

BARMAID. Tu as encore le temps de savoir.

EMMA. Oui. D’accord.

HOMME (à Emma). Ça va ?

EMMA. Oui. Ça va.

HOMME. Qu’est-ce que tu racontes ?

EMMA. Je ne sais pas. Rien.

HOMME. Tu ne t’ennuies pas ?

EMMA. Non. Vous avez des têtes de pigeons.

La barmaid et l’homme rient.

BARMAID. De pigeons ?

EMMA. Oui. De pigeons voyageurs.

BARMAID. On va jouer à un jeu en attendant ton vieux, tu veux ?

EMMA. Quel jeu ?

HOMME. Comment tu t’appelles ?

EMMA. Emma. Emma Milo.

HOMME. Tu aimes les jeux, Emma Milo ?

EMMA. Ça dépend quel jeu.

HOMME. C’est très simple. C’est comme un jeu de relais. C’est comme si nous formions une grande chaîne. Chacun doit continuer la phrase de son voisin de gauche, pour que son voisin de droite puisse la continuer à son tour et ainsi de suite jusqu’à obtenir toute une histoire.

BARMAID. Si quelqu’un ne commence pas sa phrase par le dernier mot prononcé par son voisin de gauche, il aura pour gage de boire cul sec ce petit verre.

HOMME. Tu verras. C’est très amusant.

BARMAID. Tu as compris, Emma ?

EMMA. Non.

BARMAID. Qu’est-ce que tu n’as pas compris ?

EMMA. Pourquoi vous perdez votre temps avec moi ?

HOMME. Parce qu’on ne veut pas que tu t’ennuies.

BARMAID. Et que t’as l’air d’être une gentille fille.

HOMME. T’es une gentille fille, non ?

EMMA. D’habitude les adultes ne perdent jamais leur temps pour jouer avec moi.

BARMAID. Tu veux jouer, oui ou non ?

EMMA. Oui, oui, si vous voulez, oui d’accord.

HOMME. Bon, je commence !

EMMA. Qu’est-ce qu’il y a dans le verre qu’on doit boire ?

BARMAID. C’est sucré. Très bon. Comme du miel. Tu verras.

HOMME. Je commence : Le petit homme était tombé.

BARMAID. Tombé de son échelle à trois pieds.

HOMME. Non, de son tabouret à trois pieds.

BARMAID. Perdu !

L’homme boit le verre cul sec.

EMMA. Les échelles n’ayant pas des pieds, mais des barreaux ; et le petit homme n’était pas tombé de son échelle à barreaux mais de son tabouret à trois pieds. C’est comme ça ?

HOMME. Non ! Perdu !

Emma boit le verre à petites gorgées.

EMMA. C’est fort !

BARMAID. Bref, il était tombé.

HOMME. Perdu !

La barmaid boit le verre cul sec.

BARMAID. Patatras.

HOMME. Perdu !

La barmaid boit le verre cul sec.

BARMAID. À terre.

HOMME. Perdu !

La barmaid boit le verre cul sec.

LA BARMAID. Terrassé.

HOMME. Perdu !

BARMAID. Mince !

HOMME. Écrabouillé, le petit homme.

La barmaid boit le verre cul sec.

EMMA. Plus là, aplati comme une crêpe sur le bitume.

HOMME. Perdu ! Bois !

Emma boit le verre cul sec en riant.

EMMA. C’est bon. On dirait…

BARMAID. Chut !

EMMA. Pardon.

HOMME. On en est où ?

BARMAID. Bitume.

HOMME. Le bitume, il l’avait parcouru depuis le matin.

BARMAID. Le matin, il s’était levé aux aurores et avait mangé des crêpes.

EMMA. Des crêpes au chocolat et aux cacahuètes.

HOMME. Aux cacahuètes grillées.

BARMAID. Grillées comme ce vieux bouc que son père avait mangé devant lui il y a plusieurs années, après l’avoir écrasé sur la route.

EMMA. La route était longue depuis ce matin et il avait mal aux dents.

HOMME. Aux dents de devant.

BARMAID. Devant sa maison, un rossignol chantait la venue du printemps.

EMMA. Le printemps revenait tous les ans et c’était embêtant.

HOMME. Embêtant comme les maux de dents.

BARMAID. Dents de lait qui tombaient, bougeaient, vacillaient sous l’épreuve du balancement du doigt sur la dent.

EMMA. Où est mon père ?

HOMME. Chut ! Il va revenir.

BARMAID (à Emma). La dent… ?

EMMA. La dent pantelante mais coriace résistait un moment puis s’abandonnait.

HOMME. S’abandonnait son enfance, disons ses souvenirs d’enfance. Toutes ces odeurs, ces maisons, les odeurs de ces maisons, le poids des chambres.

BARMAID. Les chambres de cette maison l’avaient marquée.

EMMA. Marqué comme un cheval.

HOMME. Un cheval parce qu’on dit marqué au fer rouge.

BARMAID. Rouge comme le sang qui lui avait monté au visage quand il avait embrassé sa première petite amoureuse, sa plus affreuse camarade de classe dans cette chambre à l’odeur entêtante.

EMMA. Dites-moi ce que vous avez fait à mon père.

HOMME. Entêtante comme la cantate de Bach que sa mère écoutait à ce moment-là, assise dans la véranda.

BARMAID. La véranda. Pourquoi était-elle restée là ?

EMMA. Là, sans dire un mot, juste là, présente et observatrice de l’innommable : son fils allait emballer une petite femme.

HOMME. Une petite femme qui n’était pas elle.

BARMAID. Elle, qui n’était pas son fils, mais sa mère et qui aurait voulu être sa femme, donc cette femme puisque pour le moment, cette femme était sa femme.

EMMA. Sa femme le temps de quelques cabrioles sur le divan. Vous l’avez tué ?

HOMME. Le divan était vieux et miteux et rempli des poils du chien Edgar. (À Emma) : Ne dis pas n’importe quoi !

BARMAID. Edgar, un épagneul mâtiné de dogue que la famille avait adopté depuis plus de quinze ans, alors qu’il désertait sa première famille composée d’indignes lascars joueurs de poker invétérés et pas plus attachés aux animaux que sa grand-mère aux histoires de brigands.

HOMME. Brigand, le petit homme s’était senti, sur le divan rempli des poils d’Edgar, lorsqu’il tentait de se déniaiser avec cette jeune demoiselle affreuse apparemment très allergique aux poils de chien et peut-être tout spécialement à ceux des épagneuls mâtinés de dogue puisqu’elle ne cessait d’éternuer bruyamment en l’éclaboussant de sa morve verdâtre et pas vraiment excitante tout en se grattant la gorge qu’elle avait cramoisie.

BARMAID. Cramoisie, comme ses cuisses qu’elle ne voulait pas ouvrir, même s’il lui chatouillait les aisselles pour qu’elle rie et se laisse faire.

HOMME. Faire la paix, cela n’avait pas été facile car la jeune fille affreuse lui en voulait beaucoup et sa déception se lisait sur son visage d’enfant boudeur et renfrogné.

EMMA. Pourquoi vous m’avez dit qu’il allait revenir tout à l’heure ?

BARMAID. Renfrogné lui aussi, le petit homme, de rage, l’avait laissée se rhabiller seule et avait couru vers la véranda se faire consoler par sa mère, cette femme qu’il n’aurait jamais.

HOMME. Jamais ce souvenir d’enfance n’avait fui sa mémoire et il pleurait à grosses larmes à chaque fois qu’il entendait cette cantate de Bach.

BARMAID. Bach l’avait peut-être sauvé du gouffre en lui évitant de passer sa vie auprès de cette jeune ingénue allergique aux poils de son chien.

HOMME. Son chien en fut bien malheureux d’ailleurs.

BARMAID. D’ailleurs Bach, il le détestait.

EMMA. Et s’il ne revenait jamais ?

HOMME. Il le détestait comme sa vie. (À Emma) : On est des amours, mais si on se met en colère, c’est le diable qui se mettra à crier. Tu ne voudrais pas entendre le cri du diable, mon amour ?

EMMA. Pardon ?

BARMAID (à l’homme) : Arrête !

HOMME (à la barmaid) : Ne me donne pas d’ordre !

EMMA (à l’homme) : Qu’est-ce que vous avez dit ?

BARMAID. Il le détestait comme sa vie…

EMMA (à l’homme 1) : Qu’est-ce que vous avez dit ?

HOMME (à Emma) : Mange ta soupe !

Tous rient sauf Emma.

EMMA. Je ne suis pas votre amour.

BARMAID. (À Emma) : Ne l’écoute pas. Un gamin.

EMMA. Vous croyez qu’il est mort ?

HOMME. Sa vie qui filait droit devant comme un camion espagnol sur le bitume gris d’une autoroute du sud.

EMMA. Je devais le chercher ici. Il n’était pas à la maison. Elle m’a dit : « va là-bas, il doit encore être là-bas, à lever le coude comme d’habitude pendant que je me crève, va, et ramène-le ! »

BARMAID. Le sud, la région où allait mourir son père en cette fin d’après-midi du mois d’août.

EMMA. On peut arrêter de jouer ?

BARMAID. On peut arrêter de jouer pour la petite ?

L’homme donne une claque à la barmaid.

LA BARMAID. Aïe !

EMMA. Je ne peux pas repartir sans lui. Qu’est-ce que je lui dirais ? Je ne suis qu’une petite fille.

HOMME. Août, la saison des amours et des doutes. (À Emma) : Tu es bien assez grande.

BARMAID. Doutes qui le persécutèrent toute sa vie durant, car il se demandait si ce père maintenant absent l’avait un jour aimé.

HOMME. Aimé, il l’avait pourtant été, mais il avait des doutes et il était tombé du haut de son tabouret à trois pieds lorsque sa mère lui avait dit : « Il est mort » en rentrant des courses, comme si elle avait soudain été soulagée de quelque chose.

EMMA. Bien assez grande pour perdre mon père ?

BARMAID. Et quelque chose en lui lui avait dit que jusqu’à sa mort, il dormirait auprès de cette femme qui n’était pourtant que sa mère.

HOMME. Tu crois qu’une petite fille aurait tes seins ?

BARMAID. Tu crois qu’une petite fille aurait tes yeux ?

HOMME. Tu es bien assez grande pour découvrir l’amour.

BARMAID. Ne fais pas d’histoire.

HOMME. Si tu parles, on te mettra une balle dans ta tête d’ange !

L’homme viole Emma sous le regard et avec l’aide de la barmaid.

Noir.

LE RÊVE DU PÊCHEUR PENDANT SA DISPARITION EN HAUTE MER (poème)

Mon sein l’englobe

L’enrobe

Le dérobe

A la vie

L’ignoble beurré

Qui crève d’amour

Fou

Un lobe

Une robe de bile

Une bille

L’abîme

L’habille

L’abîme n’est rien

Sans l’oeil qui y plonge

L’esprit qui y songe

Le coeur qui y croit

Y crois-tu mon ange

Mon homme anguille

Mon petit marin noyé

Mon astre échoué

Mon amour fou

Y crois-tu

A ta désespérance

SIMON SLEIMAN (nouvelle)

« SIMON SLEIMAN » de Sonia WILLI est une nouvelle extraite de : « LE JOUR BAISSAIT », le recueil de mes nouvelles dont le point commun est d’avoir été écrites à partir de la première phrase d’un autre auteur. Cette nouvelle-là, j’ai choisi de l’écrire à partir de la première phrase du roman : « Jenny » de Sigrid Undset.

« Le jour baissait ». Les lampadaires s’allumaient les uns après les autres dans la rue pour accueillir la nuit. Il avait plu toute la journée sans interruption. Une vraie journée d’automne alors qu’on était encore en été. Le jour baissait et Simon Sleiman n’avait pas écrit une ligne convenable depuis le matin. Il avait passé la journée assis devant la lueur froide de son ordinateur allumé, crayonnant avec une certaine application, que certains appelleraient de l’obsession, une suite interminable de petits dessins abstraits sur les feuilles quadrillées de son bloc-notes acheté la veille avec une motivation sans bornes. En l’achetant, il s’était dit en effet qu’il se remettrait au travail dès le lendemain matin, à neuf heures précises, avec un choix de stylos de toutes les couleurs (tous neufs eux aussi et datant de la veille) étalés devant lui, ainsi qu’un énorme thermos de trois litres rempli de café au lait déjà tout préparé et son bon vieux paquet de Malborough rouge, compagnons de toujours, maigres mais précieuses récompenses après les dix premières pages noircies de son second roman.

Mais le jour baissait et depuis le début de ce jour, Simon Sleiman n’avait réussi qu’à gribouiller six maudites phrases qui ne lui inspiraient à la relecture qu’une profonde indifférence. Les voici :

« A la fin du jour, Victor ne savait toujours pas pourquoi, depuis ce matin il ne se reconnaissait pas. Il avait fait des choses étranges tout au long de cette journée : il avait battu son chien et embrassé sa femme sur le front avant de partir au travail alors qu’il ne l’embrassait habituellement plus jamais, même sur le front, et aussi, il avait bu son café nature alors qu’il ne le supportait en général qu’avec quatre à cinq morceaux de sucre et un grand nuage de lait. Avant de s’endormir, Victor s’était demandé s’il n’était pas en train de devenir fou. Sa femme s’en apercevrait-elle si c’était le cas ? Certainement pas.. Ils ne se parlaient plus depuis au moins un an et ne vivaient encore sous le même toit que parce qu’ils avaient fait ensemble deux adorables enfants depuis maintenant cinq ans. »

Et c’était tout. Voilà ce que l’imagination débordante et l’intelligence subtile de Simon Sleiman avaient été capable de produire de neuf heures du matin à dix-neuf heures trente, soit en dix heures et demie exactement !

Simon Sleiman se sentait vide et sans talent. Il avait envie de pleurer, mais il n’y arrivait plus. Il avait l’impression que son cerveau avait été désactivé, que quelqu’un lui avait volé ses facultés. Il regarda par la fenêtre. Le ciel était blanc, gris et noir.

La pluie continuait de tomber. Les arbres bougeaient sous le vent et Simon Sleiman fixait les immeubles d’un oeil vide.

Pourquoi, quand on est enfant, croit-on que les adultes savent tout et sont tout puissants ? Son fils Elliot, quand il l’avait réveillé ce matin pour aller à l’école, lui avait demandé pourquoi les étoiles ne tombaient pas toutes sur la Terre. Simon Sleiman n’avait pas su quoi lui répondre alors il lui avait dit qu’ils étaient très en retard, que ce n’était pas du tout le moment de parler d’astronomie et qu’ils en reparleraient le soir. Elliot pensait sans doute que parce que Simon Sleiman était son père, il détenait le savoir d’un astrophysicien un jour, celui d’un entraîneur sportif de haut niveau le lendemain et celui d’un créateur automobile le jour d’après… Le père qu’était Simon Sleiman pensa alors que grandir n’était décidément qu’une suite sans fin de désillusions plus cruelles les unes que les autres. Elliot devrait accepter avec le temps que son père n’était qu’un écrivain vide et sans talent qui luttait contre lui-même pour accoucher péniblement de son second roman.

Simon Sleiman se servit la trente-cinquième tasse de café au lait de la journée. Son ventre commençait à faire des bruits bizarres. Il avait la sensation diffuse et imprécise que son estomac n’allait pas tout à fait bien réagir à cette dose exagérée de caféine. Mais pour le moment, il résistait encore. Il pouvait donc tranquillement déguster cette satanée tasse en se demandant sans plus aucun espoir ce qui allait bien pouvoir arriver à ce malheureux Victor qui changeait brutalement de comportement et d’habitude au cours d’une journée. Pourquoi cet abruti avait-il battu son chien, embrasser sa femme sur le front et bu son café nature ce matin-là avant d’aller au travail ? D’ailleurs, n’aurait-il pas plutôt pu battre sa femme, embrasser son chien sur le front et oublier de boire sa tasse de café avant d’aller au travail ce matin-là ?

Ne serait-ce pas plus loufoque et bizarroïde ainsi ? A moins que ce ne soit plutôt complètement con ? Ringard et complètement con.

— Tu as lu le dernier roman de Simon Sleiman ?

— Non. Il est bien ?

— Ringard et complètement con. Ne l’achète pas. Je te le prête si tu veux. Mais surtout : ne me le rends pas. Je n’ai plus de place chez moi pour ce genre de merdes. Je préfère ranger sur mes étagères les livres que j’affectionne vraiment, les vrais livres, quoi…

— Bien-sûr, je comprends. Écoute, c’est gentil pour la proposition mais je préfère ne pas perdre mon temps à lire des merdes. Il y a encore tellement de chefs d’oeuvres reconnus que je n’ai pas lus !

— Oui mais en même temps, celui là, c’est un chef-d’oeuvre de nullité, tu ne pourras pas y croire.

— C’est sympa mais je vais m’en passer !

Et les deux amis se seraient regardés en souriant, complices dans leur méchanceté sordide et cruelle et ils auraient éclater ensuite d’un grand rire qui aurait résonné dans l’oreille droite de Simon Sleiman car il se serait trouvé dans le même wagon de métro que les deux amis, debout, appuyé contre les portes de derrière et serré entre ces deux merdeux dégueulasses. Simon Sleiman pensait que les lecteurs étaient dégueulasses et suffisants. Ils n’avaient qu’à écrire, eux aussi et ils verraient que ce n’était pas tous les jours que leur plume allait courir, voire virevolter sur les pages quadrillées de leur bloc notes acheté la veille, emplis d’un espoir et d’une motivation indestructibles pour la journée du lendemain qui serait, pensait-on innocemment toujours féconde et prolifique.

Simon Sleiman détestait les écrivains féconds et prolifiques. Ceux qui disaient qu’ils pouvaient écrire n’importe où : sur leurs genoux, assis sur le strapontin branlant d’une rame de métro bondée, serré entre une adolescente anorexique qui écoutait son mp3 démodé à la puissance maximale en chantant les paroles d’une voix aiguë et nasillarde, le labrador caramel d’un jeune aveugle acnéïque allergique au beurre de cacahuètes qui bavait allègrement sur vos toutes dernières Nike Air Max Plus III achetées le week-end dernier à 179,99€ la paire et un mouflet enrhumé qui reniflait toutes les deux secondes, le regard perdu sur les nombreux points noirs du jeune aveugle. Ceux qui disaient qu’ils écrivaient tous les jours quoiqu’il arrivait, qu’ils se levaient à quatre heures du matin, buvaient rapidement un café et s’installaient devant leur ordinateur portable qu’ils ne quittaient qu’à midi, heure à laquelle ils faisaient une pause déjeuner de trois quart d’heure avant de se remettre au travail jusqu’à environ dix-sept heures, certains jours même, ils se passaient de déjeuner, trop accaparés par leur écriture, ne voulant surtout pas interrompre le fil de leur imagination si fertile et surprenante et avant tout surprenante pour eux-mêmes. Simon Sleiman se demandait pourquoi ces écrivains-là ne pensaient pas aux autres ? A ceux qui se levaient péniblement à sept heures trente ou huit heures (et encore parce qu’ils avaient des enfants qui allaient à l’école, sinon ils dormiraient facilement jusqu’à midi, midi et demie, heure à laquelle les écrivains prolifiques faisaient leur pause après huit heures de travail soutenu et efficace), ceux qui étaient tous les jours tentés par un ciné avec un vieil ami du lycée, un verre avec une charmante fille qui disait adorer votre travail, une partie de tennis avec la bande de potes, un bon petit resto partagé avec un ami d’enfance perdu de vue depuis plus de vingt ans, une connerie à la télé, une boule de glace au chocolat qu’il fallait absolument manger sinon elle allait se gâter, voire carrément pourrir, une tendre sieste avec sa femme, la construction d’une cabane avec son fils aîné, une petite flânerie dans les rues de Paris, juste pour marcher et prendre un peu l’air, une folle danse, tout seul, sur un bon vieux tube des années quatre-vingt, l’observation de la fumée de sa cigarette qui montait au plafond et s’y perdait, caresser le ventre de son chat qui ronronnait sur vos genoux et aussi faire des boucles dans ses cheveux juste pour le plaisir de faire des boucles dans ses cheveux.

Simon Sleiman suppliait les écrivains de première catégorie de prendre pitié des écrivains de seconde catégorie, ces écrivains humains sujets aux multiples tentations de la vie quotidienne d’un humain vivant sur Terre et passant sa vie quotidienne à lutter contre ces multiples tentations. Les temps étaient difficiles et impitoyables pour les écrivains humains. Mais les écrivains prolifiques ne s’en souciaient guère et continuaient imperturbablement à se lever à quatre heures du matin tous les jours et à écrire n’importe où, même dans les rames bondées du métro ou la salle d’attente sinistre d’un cabinet de dentiste. Simon Sleiman détestait ces écrivains arrogants qui se croyaient merveilleux et originaux et pensaient encore apporter quelque chose de nouveau à la littérature. Ce pourquoi ils n’achetaient jamais leurs livres. Il ne voulait pas dépenser un centime pour quelques centaines de pages écrites à la va vite au petit matin sur le strapontin éventré d’une rame de métro remplie de regards vides et de crânes écervelés. Simon Sleiman pensait avoir trop d’estime pour le travail bien fait et la vraie littérature pour devenir le complice de ce genre d’acte délibérément lâche.

Il était vingt heures. Simon Sleiman venait de finir sa trente-cinquième tasse de café au lait. Son estomac était maintenant très en colère. Il se précipita aux toilettes en courant, il n’avait plus le choix et il était malheureusement dans l’obligation d’interrompre le fil de son imagination si féconde et surprenante et d’abord surprenante pour lui-même.

Et oui : Simon Sleiman était un grand écrivain et il s’adorait. Sa vie était passionnante. Il était un petit con arrogant et original et il emmerdait la Terre entière.

Ses boyaux se battaient maintenant contre il ne savait pas quoi. Installé sur le trône de ses toilettes, Simon Sleiman se demandait s’il allait mourir vieux.

En sortant de la salle de bain, les entrailles un peu soulagées, il regarda par la fenêtre, ne vit que la pluie tomber et quelques passants pressés et gris courir dans la rue à peu près déserte, il commença à mâcher énergiquement un chewing-gum au coca et écrivit d’une traite ces quelques lignes :

« Victor s’était tourné vers sa femme et lui avait dit : « Tu dors ? »

Elle lui avait répondu « Oui » en mentant. Il ne l’avait pas écoutée et avait dit : « Charlotte, tu crois que je suis fou ? » Elle était trop endormie pour réaliser que c’était la première fois depuis bien longtemps que son mari lui adressait la parole et elle ne lui répondit pas. Alors, Victor avait répété : « Tu crois que je suis fou ? » Sa femme ne dit toujours rien parce que cette fois-ci, elle s’était vraiment endormie.

Elle laissa donc son mari dans l’obscurité de la chambre, face à lui-même et à cette question qu’il ne cessait de répéter : « Tu crois que je suis fou ? » « Tu crois que je suis fou ? » Tu crois que je suis fou ? »

Victor se demandait pourquoi sa femme ne lui répondait pas. Depuis plus d’un an, il ne lui avait posé aucune question et maintenant qu’il avait enfin besoin d’elle, elle était aussi absente qu’une morte.

C’était décidé, demain matin, Victor embrasserait son chien sur le front, boirait son café très sucré, n’irait plus jamais au travail et quitterait sa femme sans la battre.

C’en était fini de cette vie-là. Demain, il serait quelqu’un d’autre. Quelque chose de nouveau commencerait. Il en avait l’intime conviction. Il n’était pas un lâche. Il était quelqu’un qui prenait des décisions. De grandes décisions.

Demain, plus jamais sa femme n’aurait à répondre à ses questions et il ne dormirait plus jamais à ses côtés. La vraie vie commençait. Il était libre et épuisé d’avance par cette liberté. Les temps étaient difficiles. »

Simon Sleiman referma son bloc-notes en respirant très profondément, comme s’il s’apprêtait à descendre sous l’eau en apnée pour tenter de battre le record du monde de descente sous l’eau en apnée et il ne fit plus rien après cela que fixer sans la voir l’affreuse couverture orange de son bloc-notes. Ses yeux se noyaient dans cette couleur qu’il croyait soudain avoir créée lui-même tant il la savourait de tous ses sens.

Le volet d’une des fenêtres du salon claqua. Simon Sleiman se leva très lentement en grommelant de l’orange et du vide, ouvrit la fenêtre et remit en place le volet qui avait tenté de s’envoler seul. Il se dit que ce volet n’était qu’un sale traître. Puis, aussi mollement qu’il avait quitté son fauteuil, il le regagna, en soufflant toujours extrêmement profondément comme pour récupérer après un terrible effort physique (peut-être la fameuse descente sous l’eau en apnée ?).

Sa montre sonna vingt-et-une heure. La nuit était noire, la couverture de son bloc-notes affreusement orange et l’intérieur de sa tête toujours pitoyablement vide. Le temps passait comme si Simon Sleiman était enfermé quelque part. Pourtant, il pouvait sortir de chez lui et partir en voyage à l’autre bout du monde à n’importe quel instant, dès qu’il le désirait. Il ne fallait pour cela qu’une chose : qu’il prenne une décision. Mais il en était vraisemblablement incapable. Au moment où il pensa cela, Simon Sleiman ferma les yeux si fort que cela lui fit mal. Il attrapa au hasard l’un des vingt-et-un stylos neufs de toutes les couleurs qui attendaient sagement de servir à quelque chose devant lui, sur le bureau et il se mit à écrire sur les feuilles ennuyeusement quadrillées de son bloc-notes. Il s’étonna lui-même de cette pulsion incontrôlable que l’on apparente habituellement aux violeurs ou aux criminels. Simon Sleiman se demanda soudain s’il n’était pas un fou qui réfugiait sa folie dans l’écriture. Alors, il laissa aller son inconscient et il écrivit ceci, très rapidement, sans du tout se soucier du résultat final :

« Cette nuit-là, Victor fit un rêve. Dans ce rêve, il se trouvait dans un espace sombre, bleu et noir et marchait vite sans savoir pourquoi. Le décor était impalpable et irréel mais il lui faisait penser à une rue déserte un soir de pluie. Son coeur était aussi vide et sombre que cette rue et il se sentait devenir fou. Il marchait toujours mais il ne regardait pas devant lui. Il ne regardait que ses pieds qui marchaient. Et encore, plus vite, il allait devant lui sans rien voir. Soudain, ses mollets lui firent si mal qu’il dut s’arrêter de marcher. A ce moment-là, il entendit des rires et des voix au loin, venant droit sur lui sans qu’il ne voie rien venir. Des silhouettes sombres se pressaient soudain au bout de la rue et avançaient très rapidement dans sa direction. C’était une foule hurlante. Comme la révolution d’un peuple en colère. Victor regarda derrière lui, se disant que l’ennemi du peuple s’y trouvait peut-être mais la rue derrière lui était vide et sombre, toujours aussi muette. Victor comprit alors que l’ennemi de tous ces gens dangereux qui déboulaient sur lui était sans doute lui-même. Ce n’est qu’à cet instant qu’il commença à avoir peur. Une peur qui grandit très vite et qui fut bientôt insoutenable. Il fit demi-tour et commença à courir pour échapper au fatal affrontement que lui promettaient les silhouettes en colère. Bientôt, sans que Victor comprenne comment il était arrivé là, son chien Elliot courait aussi derrière lui. Victor fut soudain rassuré et il parla à son chien gentiment comme il le faisait toujours quand il jouait avec lui ou quand il remplissait sa gamelle. Il lui dit qu’il était en danger et qu’il devait absolument le défendre contre le groupe de personnes qui courait derrière lui. Mais son chien Elliot ne sembla pas comprendre. Au lieu de se retourner vers la foule et d’aboyer pour qu’elle prenne peur et recule, il continua à courir derrière son maître et aboya dans sa direction, en faisant des yeux de chien en colère et en bavant aussi beaucoup en plus qu’il grognait. Victor ne comprenait plus rien.

« Mais ce n’est pas moi que tu dois attaquer, idiot, ce sont les autres, ceux qui sont derrière nous. Ce sont eux, les méchants, pas moi ! » C’est à ce moment précis qu’Elliot mordit de tous ses crocs le mollet gauche de Victor qui hurla comme un fou avant de taper sur la tête de son chien pour tenter de s’en libérer. Mais Elliot avait une mâchoire ferme et jeune et il aimait beaucoup serrer les dents. Alors le chien ne lâcha pas, malgré les tapes sur la tête et le maître s’écroula par terre en hurlant toujours parce que sa douleur était devenue insupportable. Elliot grogna en plantant ses yeux de chien méchant dans ceux à présent apeurés et larmoyants de son maître. Quand la foule arriva à sa hauteur, Victor eut juste le temps d’apercevoir le visage sévère de sa femme qui hurlait cette phrase et la répétait plusieurs fois : « Ce n’est pas toi, c’est moi. Je voudrais m’en aller et marcher dans les prés. Ce n’est pas toi, c’est moi. Je voudrais m’en aller et marcher dans les prés. Ce n’est pas toi, c’est moi. Je voudrais m’en aller et marcher dans les prés ». Et, après avoir psalmodié ces deux phrases, la femme de Victor ordonna à Elliot : « Maintenant, mange son visage, Elliot ! Mange son visage ! »

Aussitôt, le chien, qui était devenu aussi stupide et servile qu’un mouton, se précipita sur la tête de Victor et se mit à la dévorer sans scrupules.

En se réveillant, Victor savait qu’à ce moment précis du rêve, il était mort, que c’était la fin et qu’il ne devait son entrée dans la vie qu’à sa mort dans son rêve. Il était extrêmement soulagé que cette affreuse histoire ne soit pas vraie, il se retourna vers sa femme mais il ne la vit pas. La place était maintenant occupée par son chien Elliot qui ronflait et bavait sur l’oreiller en dentelles roses de sa femme. Il appela plusieurs fois : « Charlotte ? Charlotte ? ». Mais personne ne répondit. Il se leva et alla dans les autres pièces de l’appartement. Charlotte n’était nulle part. Ni dans la salle de bain, ni dans les toilettes, ni dans la chambre d’amis, ni dans le salon. L’appartement était vide et son cauchemar était devenu réalité : sa femme l’avait quitté avant qu’il ne le fasse lui-même et son chien dormait maintenant à ses côtés. En se recouchant dans son lit, Victor avait demandé à son chien Elliot qui ronflait et bavait toujours sur l’oreiller en dentelles roses de sa femme : « Elliot, tu crois que je suis fou ? » Et le chien lui avait répondu d’une voix de maître : « Je crois que tu devrais dormir, mon vieux. »

Victor avait dit alors : « Elliot, tu dors ? » Et le chien avait éclaté de rire en reniflant un peu et en le traitant de merdeux dégueulasse. Après, Victor ne se souvenait plus de la nuit. Il s’était endormi et avait oublié tous ses autres rêves. Cela valait peut-être mieux. »

Simon Sleiman reboucha le capuchon du stylo rouge dont il s’était servi pour écrire ces quelques pages « sous pulsion » et se mordit intentionnellement les lèvres, juste pour voir s’il était encore en vie. Il se demanda immédiatement après si ce qu’il venait d’écrire valait quelque chose tout en sachant pertinemment que cette question même était absurde et sans fondement, à part peut-être le fondement de l’argent potentiel qu’il pourrait gagner avec ses écrits mais ce critère-là n’ébranlait que les écrivains de première catégorie dont il ne faisait pas partie. Les temps étaient impitoyables et difficiles.

Simon Sleiman se leva de son fauteuil pour mettre de l’eau à chauffer et se faire un thé à la Bergamote. La caféine associée au lait l’avaient déjà rendu beaucoup trop malade pour continuer à vider son thermos de café au lait. En buvant sa tasse de thé, il se relut en appréhendant beaucoup son propre jugement. Les écrivains de seconde catégorie étaient si fragiles ! Un rien les faisait chavirer dans le gouffre des doutes. Simon Sleiman s’étouffa en avalant une gorgée de thé. Il ne se supportait définitivement plus. Même un acte aussi anodin et quotidien qu’était celui de boire un liquide chaud contenu dans un récipient froid, récipient qui se réchauffait petit à petit au contact du liquide chaud était devenu pour lui extrêmement compliqué et problématique. Il se brûlait systématiquement.

Simon Sleiman devenait fou. A moins qu’il ne soit seulement extraordinairement maladroit. Mais dans l’état d’extrême vulnérabilité dans lequel il se trouvait, plus rien n’aurait pu rassurer Simon Sleiman sur sa santé mentale. Et si les fous ignoraient eux-mêmes qu’ils l’étaient ? Cette pensée le déprima encore plus et il eut soudain l’envie incontrôlable d’entendre immédiatement la douce voix de sa femme avec l’impatience capricieuse d’un sale môme jamais content. Pourquoi le laissait-on si longtemps seul ? Ce n’était pas raisonnable. Quelque chose de terrible pouvait lui arriver. Une électrocution. Une asphyxie au gaz. Une chute dans l’escalier. Une maladie rare et soudaine encore inconnue. Une allergie encore non décelée à un aliment quelconque. Une angoisse inopinée surgissant en lui et lui dictant un acte fatal. Bref, tout pouvait arriver. Tout. Et surtout le pire. Les temps étaient implacables. Et il n’était qu’un écrivain de seconde catégorie.

Simon Sleiman s’alluma une cigarette et se brûla l’extrémité droite du sourcil gauche. Cela ne lui fit pas mal. Il trouva juste que l’odeur n’était pas désagréable. Une odeur de pain grillé et de petit-déjeuner. Il avait soudain envie que sa mère lui prépare un petit-déjeuner avec du pain grillé. Mais elle était sous terre depuis dix ans et sa femme et ses enfants étaient au cinéma. Alors, comme décidément il était seul au monde, abandonné de tous, il se servit un verre de whisky et cela alla tout de suite beaucoup mieux. Il sentit la douceur chaude de l’alcool descendre dans sa poitrine et cette sensation était aussi réconfortante que le tendre baiser d’une amoureuse éperdue. Immédiatement après avoir avalé cette première gorgée de whisky, Simon Sleiman eut besoin d’une bonne dose de nicotine et de tabac. Il s’alluma donc la énième Malborough rouge de la journée (heureusement, un ami lui avait rapporté dernièrement une cartouche en duty free, de retour du Vietnam ou du Laos, il ne savait plus mais en tous cas d’un pays asiatique) et il continua en silence à déguster la liqueur envahissante qui était devenue à cette heure sa meilleure amie du monde, la plus intime.

Soudain, en laissant son regard fouiller les étagères de son bureau, Simon Sleiman retrouva quelques vieux bouts de papier blancs crayonnés de plusieurs écritures différentes. Il les relut, d’abord sans trop se souvenir de leurs histoires puis il se rappela que c’était quelques « cadavres exquis » qu’il avait écrits avec deux vieux amis du lycée, lors d’une fin de soirée très bien arrosée, il y a quelques années. Il se rappela aussi les avoir gardés en se disant que peut-être, un jour il aurait l’envie de les utiliser dans le cadre d’un nouveau roman ou nouvelle et qu’il fallait toujours se servir dans son travail de ces petites joies du quotidien. En les relisant, Simon Sleiman rit beaucoup parce que chaque phrase le faisait voyager dans le passé et l’atmosphère aérienne de cette soirée lui semblait soudain étrangement palpable et proche. De plus, certains « cadavres » fonctionnaient à merveille et d’autres pas du tout et souvent ceux qui ne fonctionnaient pas du tout le faisaient mourir de rire parce qu’il aimait les choses absurdes et incongrues.

Voici les « cadavres » dans l’ordre exact dans lequel Simon Sleiman les retrouva, ce soir-là, posés au hasard d’une étagère de son bureau :

« Au fond des bois, un psychopathe belge obèse rencontra un soleil trisomique ».

« Sous les rails du métro parisien, un dragon curieux réchauffait un roi énorme ».

« Au bord du précipice, un agouti vermoulu boulottait une fleur rouge ».

« Dans la tour de Bretagne, la pianiste étincelante chante sa demi-soeur multicolore ».

« Dans une décharge publique, la gamine fatiguée dévore son beau-frère noir ».

Au moment où il se demandait de quelle manière il pourrait se servir de ces vieux « cadavres » dans son roman, son portable sonna. Simon Sleiman sursauta pour de bon car il fut très surpris par la sonnerie et de plus, à ce moment précis, son esprit était vraiment ailleurs, très loin de son bureau. Il se précipita sur son téléphone parce qu’il était heureux que quelqu’un pense à lui à l’instant précis où lui-même avait globalement oublié l’existence du monde, c’est-à-dire de la Terre et de ses habitants.

— Allô ?

— Allô, Simon ?

— Oui.

— C’est moi. Les enfants sont couchés ?

— Pardon ?

—Tu as couché les enfants ? Je voulais juste savoir si Elliot allait mieux ?

— Elliot ? Mais tu ne l’avais pas emmené avec toi ?

— Emmené avec moi ? Où ça ?

— Ben… au cinéma. Vous n’étiez pas partis au cinéma tous les trois ?

— Simon, tu te fous de moi ?

— Pas du tout, je te promets. J’étais persuadé que tu étais sortie avec Elliot et Louise au cinéma.

— Tu as bu ?

— Pardon ?

—Tu m’as très bien entendu. Tu as bu ?

— Pourquoi ?

— Réponds-moi !

— Pas beaucoup. Pourquoi ?

— Parce que pour me sortir ce que tu es en train de me sortir, tu dois être rond comme une queue de pelle.

— Charmant. Tu rentres quand ?

— Pardon ?

— Cette fois-ci c’est toi qui m’as très bien entendu. Tu rentres quand, bientôt ?

— Rentrer d’où ?

— Et bien rentrer à la maison, ma chérie, c’est toi qui te fous de moi, ma parole !

— Mais j’y suis à la maison, Simon, j’y suis. Et arrête de m’appeler : « ma chérie », tu sais bien que ça ne m’amuse pas.

— Mais enfin, tu es où ? Dans la chambre ? Je ne savais pas que tu étais déjà dans la chambre !

— Dans ma chambre, oui ! Simon, qu’est ce qu’il t’arrive ? Ca ne va pas ? Ca recommence ?

— Quoi ? Qu’est-ce-qui recommence ? Je vais très bien, très très bien, j’étais juste en train de travailler un peu sur mon roman, mon dernier roman, tu sais, celui sur lequel je travaille depuis quelques jours enfin, depuis quelques temps et…

— Oui… Et ça avance bien ?

— Oh oui ! Ca avance très bien. Très très bien. Tu sais, je ne vois plus le temps passer, je m’installe à mon bureau le matin et j’écris, j’écris, j’écris comme un fou, je me laisse complètement guidé par mon inspiration, les mots coulent tout seuls, je suis vraiment dans un bon moment, le stylo file aussi vite que le temps, c’est un vrai plaisir quand ça se passe comme ça, tu comprends…

— Oui. C’est bien. Tant mieux. C’est formidable. Elliot va mieux ?

— Elliot ? Je… Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ?

— Je… Non, pourquoi ? Qu’est ce qui n’allait pas ?

— Simon, tu recommences ?

— Mais QUOI, enfin ? Je recommence QUOI ? Y’en a assez, à la fin de ces allusions mal placées auxquelles je ne comprends rien ! Non, je ne sais pas si Elliot va mieux, d’ailleurs je ne savais pas qu’il allait mal et pour tout te dire, je ne savais même pas qu’il était à la maison, je suis enfermé dans mon bureau comme un rat mort depuis ce matin, neuf heures, je n’ai pas mis un pied dehors, je n’ai même pas été une seule fois dans une autre pièce de l’appartement, je croyais que tu avais emmené Elliot et Louise au cinéma ce soir après l’école mais apparemment je me suis gouré sur toute la ligne : tu es à la maison alors que je me sens seul au monde depuis ce matin et que vous m’avez tous lâchement abandonné à cette saloperie de roman que je n’arrive pas à écrire et mon fils est quelque part entre la vie et la mort, je ne sais ni où ni à cause de quoi !

— Simon, calme-toi ! Tu parles comme un fou ! Tu me fais peur quand tu es comme ça !

— Et maintenant je te fais peur ? Ca ne s’arrange pas.

— Bon. Repose-toi. Ne bouge pas de ton bureau, ne touche à rien. J’arrive. J’enfile un jean et j’arrive le plus vite possible. Je viens récupérer Elliot.

— Mais… pourquoi ? Récupérer Elliot ? Qu’est-ce-que ça veut dire ? Pour l’emmener où ?

— Chez moi. Ca ne peut plus durer comme ça. Cet enfant a besoin de repères, de bases solides, pas d’un père qui oublie sa présence sous son propre toit alors qu’il est cloué au lit avec trente-neuf de fièvre !

— Trente-neuf de fièvre ? Elliot a trente-neuf de fièvre, mais depuis quand ? C’est toi qui disjonctes, ma pauvre Clara !

— Laura.

— Quoi ?

— Laura. Tu viens de m’appeler Clara mais c’est Laura. Tu me confonds déjà avec l’une de tes maîtresses ? Ravie que tu m’oublies si vite, Simon, tu vois, toi qui disais que tu n’allais jamais en retrouver une autre, que je resterais pour toujours la femme de ta vie, que tu ne m’oublierais jamais, finalement je n’ai pas de soucis à me faire pour toi, tu penses, tu ne sais même plus comment s’appelle ton ex-femme !

— Ex-femme ? Mais pourquoi je… Clara… Laura ! Dis-moi. Qu’est-ce-qui s’est passé ? Je ne sais plus… Je n’ai plus le souvenir de… Je croyais qu’on était ensemble. Je croyais qu’on s’aimait tous les deux, qu’on était bien. Ce n’était pas le cas ?

— Non… Pas vraiment.

— Pas vraiment, qu’est-ce-que ça veut dire ?

— Ca veut dire pas du tout, Simon. Enfin, plus du tout. Depuis un an, plus du tout.

— Tu… Alors, tu… je t’ai quitté ?

— Moi, Simon. C’est moi qui t’ai quitté. Et je te promets que je ne regrette rien. Jamais je ne pourrai à nouveau. Jamais.

— …

— Simon ?

— …

— Simon ?

— .. Oui ?

— Ca va ?

— Oui… Je ne sais pas… Oui. Ca va, toi ? Tu… Tu veux un petit verre de quelque chose…? Tu veux que je te prépare quelque chose à grignoter, ça ne me dérange pas, tu sais ? Ton fils t’appelle. Ah oui : c’est lui, j’ai entendu sa petite voix. C’était bien le cinéma ? Il a aimé ? Je… Je vais aller le voir dans sa chambre, je crois qu’il m’appelle pour me raconter l’histoire du film, tu sais, il aime bien faire ça en rentrant d’une séance, il aime bien me raconter après l’histoire du film, c’est son grand truc, ça… Ma chérie, tu m’entends toujours ? Tu rentres tard ce soir ? Cla… Laura ?

— Ne bouge pas, Simon. Je suis là dans une demi-heure, le temps d’arriver. Essaye de te calmer, allonge-toi quelque part, j’arrive !

Simon Sleiman raccrocha. Il se laissa glisser par terre comme un nuage.

Il resta là, allongé sur le dos pendant quelques minutes ou quelques heures, il ne savait plus. Mais ce moment fut exquis. Puis, il se releva et se sentit soudain très bien et très calme, presque serein. Il se resservit un verre de whisky avec deux glaçons et s’assit à son bureau. Là, il regarda droit devant lui, dans le vide, puis il saisit un stylo vert cette fois et continua à écrire son roman avec plaisir et volupté. Cela faisait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé.

« Victor se réveilla en sursaut. Il alluma sa lampe de chevet et se frotta les yeux. Il regarda son réveil. Il était cinq heures du matin. Il ne savait pas pourquoi il venait de se réveiller brusquement. Il mourait de chaud, il suffoquait et le vieux tee-shirt avec lequel il dormait était trempé de sueur. Il pensa : « Je ne me sens pas très bien. Pourquoi je ne me sens pas très bien ? Y-a-t-il longtemps que je ne me sens pas très bien ? Je ne sais plus rien. » Alors, il eut envie de parler à quelqu’un, d’entendre une voix amie. Il se recoucha sagement sur le dos et dit à son chien : « Elliot, raconte-moi une histoire. Une histoire qui fait peur. J’ai envie d’avoir peur, ce soir, j’ai envie de frissonner comme devant un film d’horreur, raconte-moi une histoire. »

Mais personne ne lui répondit, aucune voix, même ennemie, ne se fit entendre.

Victor se retourna vers le côté droit du lit, celui qu’occupait auparavant sa femme et maintenant son chien et il ne vit rien. Rien que l’oreiller en dentelles roses de sa femme un peu mouillé de sa sueur mélangée à quelques poils de son chien.

Victor se redressa et cria plusieurs fois : « Elliot ? Elliot ? ». Mais partout, c’était le vide et le silence. Il était seul au monde. On l’avait abandonné. Même son chien si fidèle l’avait abandonné pour il ne savait quelle raison. Il se sentit petit et inutile. Indésirable comme un pou ou une petite crotte au nez.

— Victor ?

Une voix venait de résonner dans la cuisine. Une voix féminine et autoritaire venait de l’appeler, il en était sûr. Il sortit du lit et enfila sa robe de chambre.

— Victor, tu es là, mon chat ?

Victor se sentit soudain profondément heureux et soulagé. Il avait rêvé. Personne ne l’avait jamais abandonné, sa femme et son chien étaient encore à ses côtés, ils étaient juste tous les deux à quelques mètres, dans la cuisine, sa femme devait certainement préparer le petit-déjeuner et son chien Elliot devait bien tranquillement boulotter sa pâtée dans sa gamelle. Il sa rapprocha de la cuisine en titubant, il ne savait pas pourquoi, peut-être avait-il un peu trop bu à cette soirée de la veille, et enfin, il pénétra dans la cuisine. Là, il vit sa femme totalement nue occupée à couper des frites et son chien, vêtu d’une salopette en velours rouge, sagement assis à côté d’elle, en train d’essuyer des verres en cristal.

Victor fut très étonné. Il s’approcha d’eux et leur demanda :

— Que se passe-t-il ici ?

Sa femme se retourna vivement. Ce n’est qu’à ce moment que Victor put découvrir qu’elle n’était pas totalement nue mais qu’elle portait un minuscule string, presque invisible, dont la partie cachant le sexe était affublée d’une tête de panthère noire aux yeux verts, criant à la mort. Sa femme le regarda dans les yeux et dit :

— Je fais des frites et Elliot m’aide gentiment à faire la vaisselle, pourquoi ? »

A ce moment, Victor glissa sur une flaque d’huile et tomba en se cognant le coccyx contre le carrelage froid et blanc et Elliot le regarda méchamment en lui tirant la langue, lui signifiant par cette grimace qu’il était bien content de la chute de son maître et probablement en partie responsable de l’huile sur le carrelage.

— Mon chéri, ça ne va pas ?

La voix de sa femme énerva beaucoup Victor. Il l’a trouva cruche soudain. Tellement servile et douceâtre, toujours derrière lui à épier le moindre de ses gestes et déplacements, toujours prête à se sacrifier pour lui, à devenir l’ombre de son ombre, à n’être qu’une petite chiure de mouche. Il eut soudain l’envie de la frapper. Pas très fort. Mais juste assez fort pour lui faire un peu mal. Alors, il se releva calmement, s’approcha d’elle et, faisant un clin d’oeil complice à son chien Elliot, il lui arracha son string panthère. Sa femme rugit en le fixant d’un oeil de chatte, pas du tout craintive et apparemment plutôt partante pour une petite partie de jambes en l’air sur l’établi de la cuisine, sous le regard du chien qui n’en perdrait pas une miette. Victor se saisit d’une frite et lui enfonça bien profondément dans le vagin, comme si cela avait été son doigt. Sa femme sembla apprécier cet apéritif. Puis, Victor fit pénétrer chaque frite, l’une après l’autre, dans l’intimité de sa femme. A la fin, elle eut envie que ce ne fut plus des frites, mais Victor n’avait décidément pas envie d’elle. Il pensa bien un moment la laisser à son chien qui lui, était vraisemblablement prêt à tout pour se rapprocher des hommes mais il se dit que ce ne serait ni très propre, ni très morale, alors il fit sortir Elliot de la cuisine, se saisit d’un mixer cylindrique en forme de phallus géant, le brancha et besogna sa femme avec après l’avoir allongée sur la table de la cuisine. Elle jouit longuement en criant et soufflant tellement que Victor eut soudain envie lui aussi de quelques galipettes. Il remplaça le robot ménager par son instrument à lui et fit gicler le jus au bout de trois minutes à peine, trop excité par ces petites trouvailles éléctro-gastro-sexuelles. Après, il se rhabilla, ouvrit la porte de la cuisine et se recoucha dans son lit. Il se demanda en s’endormant si son chien n’avait pas pris la relève car il y eut soudain un immense barouffe dans la cuisine.

Si son chien réussissait à la faire plus crier que lui, il se dit que cela allait vraiment mal pour toute l’humanité. »  

Simon Sleiman relut les quelques lignes qu’il venait d’écrire et éclata de rire. Pour une fois depuis bien longtemps, il était -non totalement satisfait- mais disons à peu près satisfait de lui-même. Il se dit : « Pour une fois qu’il se passe quelque chose d’un peu drôle et surprenant dans cette putain d’histoire ! ».

Après, il se demanda ce que dirait sa femme s’il lui faisait lire ce passage. Le trouverait-elle de mauvais goût ? Très certainement, il en mettait sa main à couper.

Clara n’était qu’une petite bourgeoise bien coincée du cul qui avait passé toute son enfance dans un couvent auprès de soeurs bénédictinnes qu’elle appelait : « mes mères », toutes parfaitement frustrées sexuellement et qui devaient faire un usage bien particulier de leurs crucifix lorsque, la nuit venue, les douces et chastes créatures du Seigneur éteignaient la lumière blafarde de leurs modestes petites chambrées…

Quand ils s’étaient rencontrés il y a presque dix ans, Clara lui avait juré ne jamais s’être « laissée aller » à la masturbation avant ses vingt et un ans. Elle avait dit : « laissée aller » à la masturbation comme si cet acte était honteux, déshonorant, intolérable, presque un crime dont il ne fallait surtout pas se vanter et même – si possible – qu’il fallait taire toute sa vie. Simon Sleiman avait été très surpris par cette confidence de jeune fille un peu naïve mais tellement pure ! (quel mot, il le détestait !) et cela lui avait presque fait peur sur le moment, mais après, il était tombé amoureux d’elle et il avait préféré enfouir ce souvenir, pour un temps indéterminé, dans un petit coin de sa mémoire. Aujourd’hui, après dix ans, Simon Sleiman rit en s’imaginant l’expression de surprise, de gêne et de colère mêlés qui se lirait sur le visage de Clara… de Laura s’il lui faisait lire ce dernier passage. Cette pensée lui procura une sorte d’exaltation presque malsaine mais absolument exquise et, le sourire accroché aux lèvres, il se leva de son bureau, enjamba les quelques bouquins et bouteilles de whisky vides qui jonchaient le sol et ouvrit la porte de son bureau donnant sur le couloir. Là, presque frénétiquement, empli maintenant d’une impatience qui le dépassait totalement, Simon Sleiman monta les marches de l’escalier, quatre à quatre, en chantant à tue tête un air de symphonie très célèbre dont il avait cependant oublié le titre ainsi que le nom du compositeur.

— Papa ?

Simon Sleiman prêta l’oreille un instant puis éclata de rire tout seul. Il se sentait tellement délaissé depuis ce matin que ce soir il entendait même la voix de son fils l’appeler alors qu’il le savait en ce moment même confortablement installé dans un grand fauteuil de cuir noir, devant son western préféré, avec sa mère, quelque part dans une salle de cinéma de la capitale.

— Papa ?

Cela recommençait. Il venait à nouveau d’entendre la voix d’Elliot. C’était criant de vérité. C’était vraiment le timbre de sa voix, exactement le même. Simon Sleiman se dit que son esprit était très habile pour reproduire dans sa tête une voix parfaitement identique à celle de son fils. Il passa devant la chambre d’Elliot et en referma consciencieusement la porte car celle-ci était restée un peu entrebâillée.

— Papa, c’est toi ?

Simon Sleiman se laissa tomber par terre, à genoux dans le couloir, et il cria le plus fort qu’il put pour couvrir la fausse voix de son fils :

— Silence ! Arrêtez maintenant ! Cette voix n’existe pas ! Mon fils n’est pas là ! Mon fils est au cinéma !

Il y eut un silence assez long puis la voix recommença :

— Papa, j’ai peur ! C’est toi ?

Cette fois, Simon Sleiman crut vraiment devenir fou. Il lâcha encore un cri strident, puis il se releva et décida d’ouvrir la porte de la chambre d’Elliot pour enfin en avoir le coeur net. Là, il vit son fils dans son lit, recroquevillé sur lui-même. Il était étrangement pâle et ses yeux brillaient.

— Papa, j’ai soif !

Ce n’était pas possible ! Non seulement la voix de l’enfant continuait à tambouriner ses tempes, plus claire et véridique que jamais, mais en plus son esprit élaborait maintenant l’image identique du visage et de la silhouette de son fils. Cette reproduction était si réelle que Simon Sleiman pensait pouvoir toucher son enfant, là, à peine à un mètre de lui. L’image reproduisant l’expression factice d’Elliot montra une inquiétude ou surprise manifeste. La voix imitée de l’enfant reprit :

— Papa, ça ne va pas ?

Et juste après, Simon Sleiman aperçut que dans l’oeil de l’enfant brillait une lourde larme qui ne voulait pas couler. Cette vision lui déchira le coeur et fut insoutenable pour ses yeux. Son esprit était malade. Ses yeux lui jouaient des tours. Il fallait en finir avec ces visions nocturnes sinon, dans quelques années à peine, peut-être même dans quelques mois, il serait bon à mettre à l’asile.

Simon Sleiman s’approcha du lit de son fils, se saisit de l’oreiller, maintint l’image du corps d’Elliot bien plaquée contre le matelas et posa l’oreiller sur sa tête, en prenant soin d’appuyer suffisamment fort pour ne plus jamais avoir à supporter le son de cette voix et l’image de cette larme.

Au bout de quelques minutes, la vision avait tout bonnement disparu et la voix s’était elle aussi dissipée. Le silence avait regagné la chambre de son fils et celui-ci pourrait la réinvestir avec calme et sérénité en revenant tout-à-l’heure de la séance de cinéma.

Simon Sleiman fut content et fier. Il venait de sauver son fils d’une présence maligne. Il se sentit profondément heureux et reconnaissant envers lui-même d’être un si bon père, si adulte et responsable.

Il sortit de la chambre d’Elliot, le coeur léger après sa bonne action, récupéra les papiers griffonnés de son roman qu’il avait laissés devant la porte, s’engagea dans le couloir et descendit les marches de l’escalier en rêvassant un peu à un pays imaginaire rempli de couleurs vives et d’odeurs exotiques. En ouvrant la porte de son bureau, Simon Sleiman se demanda soudain pour quelle raison il était monté à l’étage avec la fin de son manuscrit. Il n’arriva plus du tout à s’en souvenir et il en fut passablement agacé. Mais cela ne dura pas. Il s’assit à nouveau derrière son bureau, se saisit d’un stylo bleu turquoise (la couleur de l’eau de mer de son pays exotique imaginaire) et il continua tranquillement à écrire son roman dont voici la suite :

« Dans le rêve qu’il fit juste après s’être recouché, Victor était devenu un roi énorme. Sa cour était constituée de jeunes filles noires toutes plus gracieuses et belles les une que les autres dont l’occupation favorite était de lui chatouiller la plante des pieds à l’aide de gigantesques plumes de paon. Victor se prélassait ensuite dans un imposant lit carré aux draps de soie rouge, entouré de quatre de ses sujettes noires qu’il caressait avec volupté, détachement et grandeur. Soudain, l’une des filles, la plus jeune mais aussi la plus fatiguée, se jeta brusquement à genoux aux pieds du lit en l’implorant à grands cris. Victor fut très surpris et désemparé devant les supplications mystérieuses de la jeune fille, presque une gamine et il tenta de la relever.

Mais l’enfant résista un peu et garda la tête baissée pendant un temps assez long. Victor lui demanda son nom. Elle releva la tête et, sans le regarder dans les yeux, lui dit qu’elle s’appelait Clara. Victor voulut ensuite savoir ce qu’elle désirait. Clara lui expliqua alors que sa soeur jumelle, Laura, était tenue prisonnière dans son château depuis de longues années car la cour l’accusait de sorcellerie. Or Clara promettait au roi que sa soeur n’était pas une impure, qu’elle était innocente et ne voulait du mal à personne,  encore moins à sa Majesté et que son souhait le plus cher, s’il était d’accord, serait de pouvoir remplacer sa soeur jumelle dans le cachot pour qu’ainsi celle-ci puisse recouvrer sa liberté et devenir sujette du roi à sa place.

Victor fut bouleversé par les paroles de la jeune Clara. Il sentit que son sacrifice était sincère et loyale et son sang bouillonna à l’intérieur de tout son corps en observant le regard si doux et tendre de la jeune fille. Cependant, malgré toute l’affection qu’il lui portait, il ne pouvait malheureusement pas accepter sa proposition car il savait bien qu’elle n’avait rien fait de mal alors que sa soeur Laura – et il voyait parfaitement bien de qui il s’agissait – était une redoutable créature qui avait fait commerce avec Satan et était capable d’envoûter la Terre entière avec ses sales dons de sorcière.

A ses mots, Clara baissa à nouveau la tête et sentit une immense tristesse envahir son coeur. En la voyant ainsi, Victor eut l’irrésistible envie de la prendre dans ses bras et de la protéger contre tous les dangers du monde. Alors, il la fit remonter sur le lit et la serra très fort contre lui. Clara se laissa faire sans rien dire et elle parut assez troublée elle aussi. Au moment où leurs deux corps allaient se rejoindre et s’étreindre encore davantage, un terrible fracas fit trembler l’imposant lit du roi.

La porte de la chambre s’ouvrit sur une belle et terrifiante jeune femme aux yeux verts qui rugissait à la mort. Son regard semblait jeter des étincelles et ses cheveux noirs et luisants lui dégringolaient jusqu’aux hanches. Des cris, tantôt rauques, tantôt très aigus sortaient de sa gorge et faisaient frémir. Elle s’approcha du lit à quatre pattes, comme un animal sauvage et des flammes rouges s’échappaient à présent de sa bouche. Elle fixa sa soeur jumelle d’un air terrible et lui dit : « Pauvre Clara ! Tu viens de vendre ton âme au Diable ! C’est toi maintenant qui sera enfermée dans les prisons du château et moi qui recevrait dans mes chairs la semence du roi. Ta naïveté n’a d’égale que ta bêtise. Ta place n’est pas dans le lit du roi mais sur la paillasse déchirée du cachot, auprès des rats. » Sur ce, Laura cracha sur sa soeur en hurlant comme une lionne enragée. Clara eut si peur qu’elle se serra encore plus contre Victor qui ne savait plus du tout comment réagir. Laura profita du désarroi du roi et, grimpant sur le lit en un rien de temps, elle s’approcha de lui et commença à lui secouer les épaules en l’appelant par son prénom :

— Victor ! Victor ! Victor !

Elle ne cessait de répéter cela en criant de plus en plus fort, si fort que Victor se dit soudain que ses tympans allaient sans doute exploser, qu’ils ne résisteraient pas aux chocs. Il se demanda également pourquoi cette jeune folle s’adressait à lui en l’appelant par son prénom et non en l’appelant « sa Majesté ». Elle ne manquait pas d’air. Cette satanée gamine était décidément bonne à enfermer. »

Quand Simon Sleiman ouvrit à nouveau les yeux, il vit le visage inquiet de sa femme qui le regardait en pleurant un peu. Elle avait les cheveux ébouriffés et sa bouche dessinait un petit rictus qui ne lui plaisait pas du tout. Elle était en train de lui donner de petites tapes pas tellement amicales sur les joues en répétant inlassablement son prénom qu’il connaissait pourtant bien, depuis le temps qu’il le portait :

— Victor ! Victor ! Victor !

Et sa voix lui paraissait brumeuse et lointaine, très étrangère.

— Victor, tu m’entends ? Où est Elliot, Victor ? Où est Elliot ?

A ce moment, Simon Sleiman eut envie d’éclater de rire. Pourquoi sa femme l’appelait-elle Victor à présent ? Est-ce-qu’elle ne savait plus qu’il s’appelait Simon ? Simon Sleiman et non pas le roi Victor ? Cette histoire était vraiment à dormir debout mais apparemment, il venait de s’endormir assis derrière son bureau.

— Simon, tu m’entends ? Où est Victor, Simon ? Où est Victor ?

Sa femme le secouait de plus en pus fort, tellement fort que cela lui fit mal. Mais il ne put pas répondre.

Elliot, tu m’entends ? Où est Simon, Elliot ? Où est Simon ?

— Laura, tu m’entends ? Où est Clara, Laura ? Où est Clara ?

— Simon, tu m’entends ? Où est Sleiman, Simon ? Où est Sleiman ?

Mais qu’est-ce-qu’elle racontait ? Cette femme était décidément folle. Complètement siphonnée. Toquée. Détraquée. Bonne à mettre à la casse.

— Simon ? Simon, tu m’entends ?

Et là, Laura lui donna une gifle tellement forte que Simon Sleiman crut que cette fois ci, c’en était fini de cette vie là, que demain quelque chose de nouveau commencerait peut-être mais que pour l’instant, l’heure était venue pour lui de perdre sa tête, de la laisser tranquillement se décrocher de son cou, que ça ne servait à rien de résister, que ça n’allait pas faire de mal, ou si peu. Après cette monumentale baffe, Simon Sleiman se sentit tout de suite plus réveillé et disponible et il entendit maintenant clairement la voix de sa femme qui disait :

— Ca va, Simon ? Tu as pris quelque chose avec ton whisky, des cachets ?

Simon étouffa un rire qui aurait sans doute été inquiétant s’il l’avait laissé sortir.

— Simon, tu m’entends ? Tu as pris des cachets ?

— Je ne crois pas. Pourquoi, j’aurais dû ? J’ai l’air malade ?

— Tu te souviens de quelque chose ?

— Oui. Bien sûr. Tout va bien. Il n’y a pas à s’inquiéter. Je travaillais juste un peu sur mon roman, tu sais, mon dernier roman, celui sur lequel je suis depuis quelques jours, enfin depuis quelques…

— Oui, Simon. Je sais. Ton roman. Tu as eu le temps d’aller voir Elliot ? Tu sais comment il va ?

— Oui. Très bien. Il va très bien.

— Il a toujours de la fièvre ? Il est toujours dans sa chambre ?

— Oui. Il est toujours dans sa chambre. Il dort dans sa chambre. Non. Il n’a plus de fièvre. Elliot n’aura plus de fièvre. Il ne sera plus jamais malade. Simon a tué l’image qui le rendait malade. Simon est un bon père. Un homme responsable.

Après, Simon Sleiman eut juste le temps d’apercevoir sa femme se précipiter dans l’escalier. Elle eut l’air inquiète et nerveuse. Il ne sut pas pourquoi.

Il remarqua aussi qu’un grand type blond assez corpulent à l’air très commun et niais se tenait près de la porte de son bureau et portait dans ses bras une enfant de deux ans environ qui ressemblait à s’y méprendre à sa fille.

Il y eut un cri au premier étage. Simon Sleiman sentit sa jambe droite trembler légèrement sous lui. Il s’assit derrière son bureau tandis que le grand type à l’air niais le fixait toujours d’un oeil mauvais.

LES IDEES FIXES (poème)

Les idées fixes

La vinasse

Le coeur au bord des lèvres 

Est-ce que ça va passer ?

Il a bu la veille 

Il s’est pris une belle mine

Il a le teint jaune

Celui d’une poupée de cire

Ou le visage déserté

D’un déjà mort

Il s’est assis dans le carré famille

Pas de billet de toute façon 

Autant s’asseoir dans le carré famille

Une distraction pour ses yeux creux

Le gamin en face de lui

Le regarde sans le voir

Ses yeux roulent sur eux-mêmes 

Ne se fixent nulle part 

Il doit avoir trois ou quatre ans

Une fossette mange sa joue gauche

Ses cheveux sont collés dans sa nuque

Il est nerveux

Se met debout sur son siège

Se rassoit

Se remet debout 

Il gémit 

Appelle sa mère 

L’appelle encore 

Elle ne lui répond pas

Elle est à côté de lui

Mais elle ne lui répond pas

Elle est au téléphone 

Elle parle d’un rendez-vous reporté

Ou peut-être même annulé 

Elle ne sait pas 

Elle ne sait pas encore 

Elle tremble 

Elle le force à se rassoir 

Le petit renverse son verre d’eau 

Elle hurle

Raccroche son téléphone 

Merde

Tu ne peux pas faire attention ?

Le petit se met à pleurer

Des larmes de crocodile 

Dit sa mère 

Tu ne sais verser que des larmes de crocodile 

C’est comment les larmes de crocodile ?

Demande le gamin

C’est vert ?  

La mère soupire

Excédée

Elle lui colle une tablette entre les mains

T’as qu’à jouer à ton jeu

Ça te calmera

Les yeux du petit s’enfoncent dans l’écran 

Et il oublie de boire son verre d’eau

Dans sa nuque

Des gouttes de sueur 

Forment une petite rivière 

Qui s’écoule lentement 

Sous son tee-shirt à rayures

Le train redémarre 

Il fait une chaleur à crever

La climatisation ne marche plus

Quand il ferme les yeux 

Il la voit

Elle

Sur le quai du train

Elle porte une chemise blanche

C’est un ange

Elle lève la tête 

Les yeux vrillés au ciel

Mais il n’y a pas de ciel là-haut 

Pas de ciel

Il n’y a que le plafond rouillé de la gare

Elle tire une dernière bouffée de cigarette 

La jette sur le quai

Sans prendre le temps de l’éteindre  

Quand elle le voit

Lui

Ses grands yeux se figent soudain 

Puis le fuient

Elle commence à courir sur le quai

De plus en plus vite

Mais elle l’a pris dans le mauvais sens

Il n’y a que les rails au bout du quai

Pas de gare

Pas de sortie de secours

Elle court toujours 

Le train arrive au loin

Il crie

Arrête-toi 

Où tu vas comme ça ?

Arrête-toi

Elle ne s’arrête pas

Ses pieds semblent s’enfoncer sans ralentir 

Dans le goudron brûlant du quai

Le train se rapproche

Sa grande carcasse de ferraille 

Fait le bruit du diable en avançant 

Elle court toujours 

Il sent les gouttes de sueur perler sur son front 

Dans sa nuque

Et dégouliner le long de son dos

Quand elle saute

Il ferme les yeux

Bouche ses oreilles 

Et monte dans un autre train

Celui d’à côté 

Ce train-là

Dont la climatisation est en panne

Dont les toilettes puent l’urine

Et le vieux sandwich au pâté de campagne 

Ce train pour lequel il n’a pas de billet 

Ce train qu’il ne devait pas prendre

Les idées fixes

La vinasse

Il s’en est pris une belle

La veille

La mémoire est une traîtresse 

Il rouvre les yeux

En face de lui

Le gamin s’est endormi

La joue collée au genou maigre de sa mère 

Elle non plus n’a pas résisté au sommeil

Il regarde par la fenêtre le paysage défiler 

La campagne est jaune et verte

Comme un film dont la pellicule aurait 

Cramé par endroits 

Entre ses doigts jaunis

Son mégot rétréci lui brûle les doigts

Le mal de cœur est toujours là

Lancinant 

Est-ce que ça va passer ?

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SOFA (poème)

J’en ai vu passer

Des joufflus

Des pointus

Des rebondis

Des poilus

Des fermes

Des mous

Des gazeux

Des intrépides

Des timides

Des sans-gêne

Des plissés

Des très lisses

Ils se sont vautrés

Prélassés

Consolés

Sur la douceur satinée

De mon anatomie

Ou n’ont posé qu’une demi-lune contrite

Sur l’un de mes rebords à ressort

À chaque fois

Je les ai portés

Soutenus

Supportés

Contenus

Souvent réduit

Au réceptacle de leur vacuité

Suppôt de soutien

Simagrée

Et parfois le repaire moelleux

De leurs brûlants secrets

Trop longtemps gardés

Quand leurs paroles

Brûlent le velours fleuri

De mon coussin à rebours

Ou la dorure d’un de mes pieds

Déchirant le ciel azur

D’un éclair de félicité

Sous le regard hâbleur

Du barbu feuillu

Je sais qu’ils la touchent du bout du doigt

La caressent

L’effleurent

La percutent

De plein fouet

Leur vérité

J’en ai vu passer

Des postérieurs avisés

Ou mal léchés