UN FEU FOLLET (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Un feu follet 

Vieux de milliers d’années 

Rôdeur flânant 

À l’air libre 

Près des récifs 

Ou sur la route du bourg

Semant ses traces de ver luisant 

Sur le trottoir d’asphalte 

Refait son tour

Encore et encore 

Hume l’air 

Gonfle ses poumons transparents

Traîne ses savates fantomatiques 

Porte même un sac pour mieux faire le vivant 

La pluie du soir réveille sa nostalgie 

Il aimerait être avant

Quand il pouvait parler

Chanter

Gueuler

Rire comme un ogre 

Ou chialer comme un gosse

Il aimerait être là

Serrer ceux qu’il aime 

Dans ses bras de chair

Embrasser sa femme comme du bon pain

Cuisiner un lapin à la moutarde pour ses amis 

Raconter une histoire qui fait peur

À ses petits enfants

Réfugiés sur ses genoux

S’endormir sous la voie lactée 

Passer ses nuits à dévorer Voltaire 

Ou à faire des rêves sans queue ni tête 

Chaque soir 

Cette fièvre lui revient 

Son besoin de regarder de l’autre côté 

D’ouvrir grand la fenêtre 

Cette envie d’être de nouveau sur Terre

Ce désir ardent de ne plus être 

Ce qu’il est devenu 

Cette forme gazeuse

Ce nuage invisible 

Cette âme sans corps

A WISP (poem)

A wisp

Thousands of years old

Strolling prowler

Outdoors

Near the reefs

Or on the village road

Sowing its traces of glowworm

On the asphalt sidewalk

Take another turn

Again and again

Hume the air

Inflates his transparent lungs

Dragging its ghostly slippers

Even carry a bag to better make the living

The evening rain awakens his nostalgia

He would like to be before

When he could speak

Sing

Yell

Laugh like an ogre

Or whine like a kid

He would like to be there

Hug those he loves

In his arms of flesh

Kiss his wife like good bread

Cooking a mustard bunny for his friends

Tell a scary story

To his grandchildren

Refugees on his knees

Fall asleep under the Milky Way

Spend his nights devouring Voltaire

Or to dream without tail or head

Nightly

This fever comes back to him

His need to look the other way

Open the window wide

This desire to be on earth again

This burning desire to no longer be

What he became

This gaseous form

This invisible cloud

This soul without a body

QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART (pièce de théâtre) extrait 3

« QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART » de Sonia WILLI a été créé en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois en mars 2012 dans une mise en scène d’Anne MONFORT (Compagnie day-for-night) puis repris au Théâtre du Colombier (Bagnolet) et à la Ferme de Bel Ebat (Guyancourt).

Avec les comédiens : Laure WOLF, Jeanne ROSA, et Florent GUYOT.

SCENE 8

PERSONNAGES. EMMA MILO, HARRY SMITH.

LIEU. UN BUREAU MILITAIRE.

HARRY. Approchez. Approchez. Qu’est-ce qui vous prend ? Vous alliez vous en aller ?

EMMA. Bonsoir.

HARRY. Oui. C’est ça. Bonsoir. Pourquoi vous voulez partir ?

EMMA. Je ne sais pas. Partir ?

HARRY. Vous n’avez pas peur de moi quand même ?

EMMA. Non. Je suis grande. Qui a peur ?

HARRY. Nous ne vous voulons aucun mal. J’espère que vous nous croyez. Nous sommes là pour votre bien. Nous pouvons faire de grandes choses ensemble. De belles choses. Grandioses. Magnifiques. Vous croyez au destin, mademoiselle ? Moi, j’y crois. Ave Maria. Gloria. Et j’entrevois pour vous un immense destin. Vous êtes très prometteuse. N’en doutez pas. N’ayez pas peur de demain. Accueillez-le comme un cadeau. La peur est un poison dangereux. Pernicieux. Il ronge nos vies en nous immobilisant et en nous coupant des autres. Mais les autres ne sont pas un danger. En vous est le danger. Le danger de ne plus croire en rien. La réussite est à la portée de vos mains. Il vous suffit de nous faire confiance et de les ouvrir, vos mains, mademoiselle. Vous avez tout en vous pour conjuguer le bonheur au présent. Votre joie, notre savoir. Votre foi, notre expérience. C’est en s’alliant que nous pourrons vaincre. Vaincre la morosité. La monotonie. La lassitude de vivre dans un pays en ruine. Un pays défiguré par nos lâchetés passées. Mais nos faiblesses ont fait leur temps. Maintenant nous sommes forts. Forts de nos différences et de nos idéaux communs. Nous voulons vivre ! Tout simplement vivre. Mais vivre bien ! Ne pas se contenter de respirer en silence, non ! Mais rire, enfin ! Marcher ensemble sur le chemin, main dans la main. Retrouver la belle confiance de l’enfant que nous avons été en balayant sa candeur -potentiellement dangereuse- et en la remplaçant par une conscience aigue et une lucide responsabilité d’adulte. La confiance de l’enfant conjuguée à la conscience de l’adulte. Peut-il exister plus belle alliance ? On vous a promis la lune, mademoiselle. Moi, je ne vous la promets pas. Je vous la donne.

EMMA. C’est gentil. Je… On se connaît ?

HARRY. La vie est tour à tour merveilleuse, monstrueuse, blagueuse, tricheuse, juteuse, fiévreuse, dangereuse, lumineuse, mais elle ne nous dit pas tout. Qui est qui ? Qui va où ? Et pourquoi ? Pourquoi. Si vous voulez être heureuse, il vous faudra oublier ce mot. Déchirez-le. Déchiquetez-le. Faites-en des miettes. Des boulettes. Des croquettes. Brûlez-le. Mangez-le. Faites-en ce que vous voulez. Mais surtout faites-le disparaître de votre tête. À jamais. Sinon, il vous poursuivra sans relâche comme un fantôme avide et perfide hantant vos nuits et se nourrissant de votre vie. Vous êtes en vie, mademoiselle. Ne l’oubliez pas.

EMMA. Oui, oui.

HARRY (disant ou chantant le texte). J’ai souvent fait ce rêve hors norme d’une forme de licorne énorme portant sur sa corne un haut-de-forme et jouant admirablement du saxophone sur le linoléum difforme d’un muséum tout en mâchant une boule de chewing-gum à la pomme.

EMMA. Ah. C’est amusant.

HARRY (disant ou chantant le texte). Et je vous avoue tout à fait entre nous qu’on dit qu’un zoulou jaloux à gueule de loup, un filou fou, se tient au garde-à-vous comme un toutou, debout prêt à vous mordre le cou en pissant partout dans les égouts. Gare à vous, mademoiselle ! Gare à vous !

EMMA. D’accord. Je saurai m’en souvenir. Mais… Qu’est-ce qu’il fout, ce pou ?

HARRY. Il attrape tout. Il brûle tout. Il massacre tout. Il fourre tout. Bref, c’est un brise-tout.

EMMA. C’est fou ! Et personne ne lui secoue le cou, à ce zoulou ?

HARRY. Non. Que voulez-vous, les gens manquent de bagout. Bien.Alors vous êtes prêtes pour le grand saut ?

EMMA. Le… C’est-à-dire ?

HARRY. Est-ce que vous nous avez bien compris, Mademoiselle Lazard ?

EMMA. Heu… Oui… Oui… Je… Comment vous m’avez appelée ?

HARRY. Mademoiselle Lazard.

EMMA. Je… Ce n’est pas mon nom. Je m’appelle Mademoiselle Milo.

HARRY. Je sais. Emma Milo. Mais pour nous vous serez Mademoiselle Lazard. Mila Lazard. Il y a un problème, Mademoiselle Lazard ?

EMMA. Je ne comprends pas. Pourquoi vous voulez m’appeler par un nom qui n’est pas le mien ?

HARRY. Mila Lazard est un nom de code.

EMMA. Ah.

Harry Smith tend à Emma Milo un paquet de cigarettes.

HARRY. Cigarette ?

EMMA. Non merci, Monsieur.

Harry Smith s’allume une cigarette.

HARRY. Vous savez ce qu’est un nom de code ?

EMMA. Heu… Oui… Je crois.

HARRY. Vous croyez ?

EMMA. J’imagine. Mais…

HARRY. Mais… ?

EMMA. Pourquoi dois-je avoir un nom de code ?

HARRY. Est-ce que vous n’avez pas compris un mot de ce que je vous ai expliqué depuis une heure, Mademoiselle Lazard ?

EMMA. Si, bien sûr… Je… Combien dites-vous ? Une heure ? Je suis là depuis une heure ?

HARRY. Vous n’en avez aucun souvenir ?

EMMA. Si, si… Je me souviens de…

HARRY. Oui ? De quoi vous souvenez-vous ?

EMMA. D’une poubelle.

HARRY. D’une poubelle ?

EMMA. D’une femme qui vit dans une poubelle.

HARRY. Oui. Et ?

EMMA. De soldats en uniformes. De fusils. De couteaux. D’une chanteuse de cabaret. Sally Bowles. Lady Sally Bowles. Une personne étrange et hors du commun. Je dois la retrouver. Elle est en danger… Ou bien c’est moi… ?  Je ne sais plus. Vous la connaissez ?

HARRY. Non. De quoi vous souvenez-vous d’autres ?

EMMA. De matelas troués dans un bar miteux. D’hommes qui sentent l’alcool. De… De la guerre. C’est la guerre ?

HARRY. Oui, Mademoiselle Lazard. C’est la guerre. Vous souvenez-vous de l’organisme pour lequel nous travaillons ?

EMMA. Je… Heu… Sans doute que oui.

HARRY. Vous vous en souvenez ou vous ne vous en souvenez pas ?

EMMA. Je… Je ne sais plus. Je devrais m’en souvenir ?

HARRY. Je vous l’ai expliqué il y a moins d’une demi-heure.

EMMA. Vraiment ? Est-ce que… Je n’ai pourtant pas de problèmes de mémoire. Comment ça se fait ? Vous savez ce qui m’arrive ?

HARRY. Un peu de fatigue sans doute. Nous avons déjà beaucoup travaillé.

EMMA. Ah. Oui…

HARRY. Ça ne va pas ? Vous êtes toute pâle !

EMMA. Je ne me sens pas très bien. Ce sont eux.

HARRY. Eux ?

EMMA. Les oiseaux.

HARRY. Quels oiseaux ?

EMMA. Les oiseaux morts. Ils se retournent dans ma bouche.

HARRY. Crachez-les.

EMMA. Je ne peux pas. Ils vont s’envoler.

HARRY. Je croyais qu’ils mouraient.

EMMA. On n’est jamais vraiment morts, vous savez.

HARRY. Alors croquez-les.

EMMA. Je ne veux pas sentir leur chair. Ce sont mes bébés.

HARRY. Mais ils vous étouffent.

EMMA. Je suis dans une cage d’eau. Tout au fond. À la surface, le jour caresse l’eau. Je remonte. Mais il n’y a pas d’air là-haut. Que des barreaux et la fenêtre bouchée. « Qui a bouché la fenêtre ? » je me dis. Et l’eau rentre dans mes poumons comme une invitée. Mes bébés seront noyés. Vous avez de beaux yeux. Vous êtes heureux ?

HARRY. Mangez-moi.

EMMA. Pardon ?

HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui dit de faire). Levez-vous. Tournez-vous. Encore. Encore. Levez la tête. Les bras. La tête. Les bras. Le pied. L’autre pied. La tête. Les bras. Le pied. L’autre pied. La tête. Bien asseyez-vous. Je ne vois rien. Ça va mieux ?

EMMA. Qui êtes-vous ?

HARRY. C’est l’éternelle question.

EMMA. L’éternelle question ?

HARRY. Qui vous êtes. Qui ils sont. Qui nous sommes. Vous me faites penser à quelqu’un mais je ne sais plus à qui. Votre père n’a-t-il pas vécu rue Daguerre pendant la guerre ?

EMMA. Non. Sur les bords de la Feather River, dans l’arrière terre. À l’époque, il avait un compère super avec le scooter et l’imper du parfait légionnaire. Je me souviens très bien de son casque à visière : il était hyper !

HARRY. Vous vous appelez bien Esther ?

EMMA. Non. Je m’appelle…

HARRY (l’interrompant). On ne vous a jamais dit que vous aviez un petit air de Fanny Ardant ?

EMMA. Jamais.

HARRY. Vous avez des parents dans le Vercors ?

EMMA. Non. J’ai une grand-mère irlandaise. Vous connaissez l’Irlande ?

HARRY. Non. Mais je connais le Vietnam. J’ai même connu un vétéran du Vietnam, un vaurien à la verve avariée, né à Vierzon et ayant eu la varicelle cette saison, emprisonné un temps par le Vietkong qui lui reprochait de faire du commerce à l’ombre, et devenu un ivrogne invétéré habitué à voler des voitures vertes avec son revolver à gâchettes, invité par la Comtesse de Niort à venir passer ses vacances au vert dans le Vercors. On dit qu’il aurait découvert avec transport le corps de la Comtesse de Niort et qu’il se serait éclaté à mort ! Le porc !

EMMA. Ah. Tant mieux pour lui…

HARRY (chantant).

Regarde-moi

Petite frite

Ma zéolithe

Sodomite

Au zénith

Tu apprendras

Ma chouette

Ma cacahuète

Ma crevette en socquettes

À roucouler

Devant la télé

Regarde-moi

Petite frite

Ma zéolithe

Sodomite

Au zénith

Tu apprendras

Ma chouette

Ma cacahuète

Ma crevette en socquettes

À roucouler

Devant la télé

EMMA. Oui oui oui… Mais…

HARRY. Vous ne seriez pas la petite fille de la Comtesse de Niort ?

EMMA. Je ne crois pas. Quand, j’étais petite, je pensais que mes parents n’étaient pas mes vrais parents. Un jour, la vérité éclaterait et je saurai qui j’étais.

HARRY. Vous imaginez le travail que fait chaque jour notre cœur ? Pomper chaque jour tout ce sang. Au repos, notre cœur pompe quatre à cinq litres de sang par minutes. Soit 7200 litres par jour. L’équivalent de 48 baignoires. Vous vous rendez compte ? Et pourquoi ? Pour continuer à être qui nous sommes ?

EMMA. Vous êtes fatigué d’être qui vous êtes ?

HARRY. Nous verrons bien, mademoiselle. Non mais ! Un œuf reste un œuf.

EMMA. On n’a pas dû beaucoup vous aimer.

HARRY. Pourquoi vous dites ça ?

EMMA. Vous avez trop de mots dans la bouche.

HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui demande de faire). Levez-vous. Levez la main droite. Plus haut. Plus haut. Jurez-vous de dire la vérité ? Toute la vérité. Rien que la vérité ? Dites : « Je le jure ».

EMMA. Je le jure.

HARRY. Qui a tué l’enfant qui est en vous ?

EMMA. S’il est en moi c’est qu’il n’est pas mort.

HARRY. Vilaine ! Asseyez-vous. (Soudain, il est très technique et efficace). Bon. Nous n’avons plus beaucoup de temps. Je vous demande d’être très attentive. Voici ce que vous devez savoir : Je travaille pour le S.S.R.E. Le Service Secret de Recrutement des Espions. Vous travaillez pour nos services depuis exactement… (Il regarde sa montre). Une heure trente et une. Vous avez été engagé en tant qu’espionne. (Lui montrant une feuille de papier). Voici le contrat que vous avez signé il y a exactement… (Il regarde sa montre). Une heure trente.

EMMA. J’ai déjà signé un contrat ?

HARRY. Ne m’interrompez pas ! C’est la guerre, Mademoiselle Lazare. Les priorités changent et le temps est compté. La structure qui vous emploie est le « Système ». Je suis votre principal agent de contact. Je m’appelle Eugène Vidal. Mon nom de code est Harry. Harry Smith. Et  votre chef s’appelle Antipiol.

EMMA. Antipiol…?

HARRY. Chut ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

EMMA. Pardon !

HARRY. Coquine !

EMMA. Chameau ! Chacal ! Chinois !

HARRY. Chut ! Chienne chauve ! Antipiol est le Chef Suprême du Système. C’est un homme très occupé et très important. Aucun espion ne le connaît. C’est notre structure : le S.S.R.E qui travaille pour le Système et qui est chargé de recruter des espions. Vous serez missionnée pour repérer si dans « l’Hôtel du Beau Rivage » où vous travaillez se trouvent soit des traîtres de notre pays, ressortissants de notre pays qui travailleraient pour l’ennemi, soit des espions ressortissants des pays ennemis du nôtre qui seraient missionnés pour espionner nos manœuvres de l’intérieur ou bien pour mettre en place des attentats terroristes. Vous travaillez dans un grand hôtel où beaucoup de voyageurs de tous les pays ont l’habitude de séjourner, notamment des hommes politiques, des diplomates, des célébrités dans tous les domaines, des scientifiques et de financiers. Vous n’aurez qu’à ouvrir l’oeil. Dès qu’un individu vous paraîtra quelque peu suspect, même si vous n’avez que de légers doutes, vous n’aurez qu’à prendre contact avec l’un de nos agents qui sera disponible pour vous à toute heure du jour ou de la nuit comme nous vous le demanderons aussi de l’être pour le Système. Le principal est que vous soyez extrêmement observatrice. Observez tous les clients. Absolument tous. Et aussi le personnel de l’hôtel. Même si ce sont des amis ou des connaissances. Ne faites confiance à absolument personne. En temps de guerre, chaque ancien ami, ami actuel ou membre de votre famille est un ennemi potentiel. Cependant personne ne doit savoir que vous travaillez pour nous. Personne ne doit vous soupçonner d’être une espionne. Vous devez donc impérativement être discrète et ne dire à personne quelle est votre mission. Si vous le ne faites pas, vous risquez non seulement de mettre en péril votre mission mais aussi de mettre en danger votre vie. Capito ? Capito ?

EMMA. Capito, Capitano.

HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui demande de faire). Bien. Levez-vous. Garde-à-vous. Rompez ! Rampez ! Repos ! Déguerpissez !

En son off, on entend des voix d’enfants et le bruissement d’ailes d’oiseaux qui s’envolent.

Noir.

PION VOUTE (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Pion voûté 

Au milieu du vide

Il se souvient 

Des cris

Des rires

Chansons apprises

Cheveux tirés 

Regards des professeurs

Toutes ces heures

Assis derrière son petit bureau

On l’interroge 

Bruit de la craie 

Sur le tableau noir

Il ne sait pas 

Gloussements des autres

Dans le silence

Doigts qui se tétanisent

Black out 

Il se souvient 

Des jeux dans la cour 

Des courses de vélo 

Sur le bitume humide

Des chutes répétées 

Genoux en sang

Des heures de colle

Des grosses bêtises

Devoirs bâclés

Signatures imitées 

Incendie déclenché 

Dans les toilettes des profs

Qui a fait ça ?

Regards bas vrillés au sol 

Se taire

Ligués les uns aux autres

La cruauté envers les nouveaux 

Têtes de turc

Puissance du groupe

Loups des steppes

« Chameau

Sale chameau »

Criait-il aux nouveaux

Et il leur lançait des pierres

Le temps est passé 

Comme une flèche sifflant dans l’air

Le temps 

A balafré son corps

Son esprit 

De grandes stries noires

Presque violettes

Lui transpercent 

Le torse 

Les jambes 

Oublié

Le gamin des rues 

La petite frappe du quartier 

Il est devenu un adulte responsable 

Dans sa case

Debout dans cette vaste cour

Soldat dressé 

Surveillant les jeux

Des petits et grands d’aujourd’hui 

Elles lui reviennent 

À la face

Elles le frappent

De plein fouet

Toutes ces années 

D’enfance 

Qu’il pensait enfouies

À jamais 

Et jamais il ne s’est senti 

Aussi honteux 

D’être lui-même

Le sale chameau 

VAULTED PAWN

Vaulted pawn

In the middle of the void

He remembers

Shouts

Laughs

Learned songs

Pulled hair

Looks from teachers

All these hours

Sitting behind his small desk

They question him

Noise of chalk

On the blackboard

He doesn’t know

Giggles from others

In the silence

Fingers that paralyze

Black out

He remembers

Games in the yard

Bike races

On wet asphalt

Repeated falls

Bloody knees

Hours of punishment

Big nonsense

Sloppy homework

Imitated signatures

Fire started

In the teachers’ toilets

Who did that ?

Low spirals on the ground

To shut up

Lied to each other

Cruelty to the New

The main villain

Power of the group

Steppe wolves

« Camel

Dirty camel « 

He shouted at the new ones

And he was throwing stones at them

Time is up

Like an arrow whistling through the air

Time

Scarred his body

His mind

Large black streaks

Almost purple

Pierce him

The chest

Legs

Forget it

The street kid

The neighborhood strike

He became a responsible adult

In his hut

Standing in this vast courtyard

Trained soldier

Overseeing the games

Young and old today

They come back to him

To the face

They hit him

Full force

All these years

From childhood

That he thought buried

For ever

And he never felt

So shameful

To be himself

The dirty camel

LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE (roman jeunesse) CHAPITRE 2

« LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE » de Sonia WILLI est un roman jeunesse pour les enfants de 8/10 ans que j’ai écrit il y a plusieurs années et que j’ai choisi d’illustrer en réalisant des collages dont voici certains :

Dans la salle à manger, la mère de Robinson buvait son café à petites gorgées tout en lisant un journal et son père faisait griller des toasts en chantonnant sans s’en rendre compte une chanson d’amour d’Elvis Presley dont il était sans doute l’un des fans les plus fervents depuis sa préadolescence. Il leva les yeux vers Robinson qui était encore en train de descendre l’escalier et lui lança :

            — Bonjour, mon grand ! Dépêche-toi, on va être en retard pour l’école !

            Sa mère émit un léger rire qu’elle ne prit pas soin de dissimuler en disant à son mari :

  • — Mon chéri, on est en août, et en août, il n’y a pas d’école, souviens-
  • toi !
  • — Ah oui, c’est vrai, dit le père de Robinson, riant lui-même de bon cœur de son étourderie et rapportant les derniers toasts tout en continuant à chantonner « Love me tender » du King.
  • Le père de Robinson avait toujours été dans la lune. Souvent, il confondait les jours, les mois, les saisons, les lieux et les gens, ne sachant plus du tout se situer dans le temps et dans l’espace. Le père de Robinson était une sorte de poète moderne. Il écrivait des chansons pour des chanteurs célèbres et vivait bien de son métier. Mais Robinson pensait qu’il avait manqué sa vocation et qu’il aurait bien mieux fait de passer sa vie sur la lune en devenant astronaute, puisque bien que sur Terre depuis sa naissance, il avait toujours la tête ailleurs. Cependant, il se disait aussi que s’il avait passé sa vie sur la lune, il aurait peut-être fait en sorte de laisser sa tête sur Terre, et ce changement de métier et de planète n’aurait du coup rien changé à son étourderie légendaire puisque sur la lune, ses collègues astronautes n’auraient sans doute jamais cessé de lui reprocher d’avoir toujours la tête dans la Terre.

— Papa, quel jour on est ?dit Robinson d’un air espiègle en s’asseyant à la table du petit-déjeuner face à son bol sur lequel son prénom était peint en grosses lettres capitales.

Le père de Robinson fit une moue ennuyée, le teint pâle et les mains nerveuses tripotant sa serviette de table, les yeux perdus dans le vide pendant quelques secondes. Robinson regardait son père en se disant qu’il ressemblait ainsi à un élève interrogé en classe par un professeur sur un sujet qu’il n’avait pas révisé. Le père de Robinson chercha du regard sa femme qui faisait mine de ne pas suivre la conversation, l’œil rivé sur les informations du jour que lui révélait son quotidien. Lazare, car c’était le prénom du père de Robinson, le regarda avec un sourire, mais sans rien dire.

  • — Alors papa, quel jour on est ?répéta Robinson.
  • — On est très exactement le jeudi 9 août et c’est la Saint Amour, mon
  • petit amour, dit Lazare dans un grand rire satisfait de lui-même.
  • Robinson parut interloqué. Il regarda sa mère dont les longs cils noirs venaient de ciller rapidement en direction de son mari vainqueur. Robinson comprit alors qu’il venait d’être piégé. En effet, Valentine, car c’était le prénom de la mère de Robinson, tenait en ce moment même son journal face au regard de son mari, la première page bien en évidence sous ses yeux et l’index pointé sur la date du jour figurant juste au-dessus des grands titres. Robinson secoua la tête énergiquement en regardant ses parents dans les yeux :
  • — Vous m’avez eu, mais vous n’êtes que des tricheurs ! Des sales tricheurs ! dit Robinson, la voix un peu blanche de s’être ainsi laissé piéger par les siens.
  • Il renifla, baissa la tête sur son bol dont la surface chocolatée lui renvoyait le reflet de son visage se mélangeant aux minuscules pépites de chocolats encore non fondues de la boisson (ce qui lui donnait l’air d’un malade atteint de varicelle carabinée de cacao) et but sans plus regarder personne.
  • Ce qui le chagrinait, ce n’était pas tant le fait que ses parents s’étaient ligués l’un à l’autre pour le piéger car après tout, ce n’était qu’une blague et elle n’était pas méchante, mais c’était surtout le fait que personne, mis à part sa petite sœur et cette stupide mouche ne lui avait souhaité un bon anniversaire. Pourtant, il avait fait exprès de questionner son père sur la date du jour, mais cette tentative n’avait rien donné et Robinson se sentait triste et abandonné à l’idée que ses parents – qui étaient pourtant ceux qui l’avaient mis au monde depuis aujourd’hui dix ans – aient pu complètement oublier cet événement.
  • « Je ne vais quand même pas le leur rappeler de but en blanc » pensa Robinson, alors que faire ? Disparaître comme dans un film fantastique ? Enfiler un vêtement ayant le pouvoir de rendre le corps humain totalement transparent aux autres êtres humains ? « « Ce serait une idée » pensa-t-il, mais je ne connais pas de magicien ayant ce pouvoir, je ne connais même pas de magicien tout court, je crois même que ça n’existe pas les magiciens, ou alors c’est juste que je n’en ai jamais rencontré. Comment puis-je encore croire que je suis aimé par des parents qui ont oublié le jour de ma naissance ? » continua-t-il à se dire dans sa tête, et à présent, de lourdes larmes perlaient à la lisière de ses paupières et il eut tout le mal du monde à les empêcher de dégringoler le long de ses joues.
  • ­— Tu ne manges pas, mon chéri ? dit Valentine en se resservant une tasse de café.
  • — Non, je n’ai pas faim, dit Robinson, les yeux encore rivés à son bol.
  • Et en disant ces mots, une lourde larme s’échappa de son œil, caressa sa joue et alla se jeter dans son bol de chocolat chaud. Son chat Shakespeare dut sentir son désarroi car il grimpa à cet instant sur ses genoux et se mit à ronronner et à ronronner et à ronronner toujours plus fort, comme un moteur qui chauffait. Robinson le caressa en pensant que parfois les animaux étaient beaucoup plus humains que les humains eux-mêmes.
  • Lazare entreprit de remettre un disque d’Elvis et d’inviter sa femme à danser un slow langoureux en pantoufles, les semelles glissant amoureusement sur le carrelage de la cuisine ce qui berçait la mélodie de petits : « pshhh, pshhh, pshhh» réguliers, rythmant leur danse. Louise, les cheveux toujours en bataille et le doudou solidement accroché à sa poche de pyjama, était occupée à colorier vigoureusement un dessin de toutes les couleurs sur la table du petit-déjeuner en sifflotant l’air du slow d’Elvis et Robinson seul semblait se morfondre sur son sort de petit garçon oublié par les siens.

LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE (roman jeunesse) CHAPITRE 1

« LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE » de Sonia WILLI est un roman jeunesse pour les enfants de 8/10 ans que j’ai écrit il y a plusieurs années et que j’ai choisi d’illustrer en réalisant des collages dont voici certains :

Il était une fois une matinée d’août claire et chaude. L’air moucheté de pollen tourbillonnait doucement dans les arbres d’un vert pomme éclatant tandis que quelque part dans un coin de son lit, Robinson rêvassait sur sa vie.

Dix ans aujourd’hui qu’il était là, sur cette Terre. Et qu’avait-il fait ? Bien sûr, il avait appris à parler, à marcher, à être propre, à jouer dans son parc, à laisser partir ses parents quelques heures sans crier à la mort comme un cochon de lait qu’on égorge, à rire, à se moquer des autres, à tirer dans les pattes de son chat Shakespeare avec un élastique, à faire du vélo sans les petites roues, à manger du chocolat au lait et aux noisettes (son chocolat préféré) en le partageant généreusement (enfin, plutôt vaguement…) avec sa petite sœur Louise, à écrire en majuscule, puis en attaché, à lire autre chose que des livres pour moutards encore crottés où ne figurent que deux ou trois phrases par page, à cuisiner un flan à la rhubarbe, à faire peur aux pigeons en leur courant après et en les traitant d’idiots finis, à jouer au foot, à compter les étoiles de la voie lactée, à dessiner un crocodile, d’accord.

Mais quoi d’autre ? Qu’avait-il fait de ces dix longues années passées sur Terre ? Pas grand-chose, à vrai dire. Il avait surtout passé beaucoup de temps à border son lit, à se laver les dents, à ranger sa chambre, à dormir, à manger, à laver la vaisselle, à garder sa petite sœur en lui chantant des chansons, à faire le trajet à pied ou en voiture de sa maison à l’école et de l’école à sa maison, à apprendre par cœur ses tables de multiplication, à boire des limonades, à se déshabiller tous les soirs avant de dormir et à se rhabiller tous les matins avant de prendre son petit-déjeuner, à déboucher et reboucher son stylo plume, à tenter de retenir les règles souvent tordues de la grammaire française, à se laver les mains avant de passer à table, à faire chaque soir des bisous à ses parents pour leur souhaiter une bonne nuit, à faire peur à sa petite sœur en lui racontant des histoires de fantômes, à prendre une grosse voix dans la nuit en l’appelant par son prénom et en lui disant qu’il était Dieu, mais un dieu qui ne parlait qu’aux gentilles petites filles ce pourquoi elle ne devait surtout pas en répéter une miette à son frère. Après, il pouffait de rire sous ses draps en lui faisant croire qu’il se réveillait et qu’il se demandait à qui, diable, elle pouvait bien parler toute seule dans la nuit. La petite Louise s’empressait alors de lui répondre :

« Non, non, rien. Il n’y a rien, je ne parle à personne. Je me parle toute seule. Enfin, non. Pas vraiment toute seule. Mais je ne dois pas le dire… »

Et une fois de plus, Robinson jubilait en se disant fièrement que Dieu avait gagné la partie.

Bref, il avait surtout passé des heures et des heures, depuis dix ans, à faire des choses ridicules. Des choses sans importance.

Or, aujourd’hui, jour de ses dix ans, Robinson voulait commencer à faire des choses extraordinaires. Des choses exemplaires, des grandes choses, des choses que les gens n’oublieraient pas et féliciteraient, bref, des choses essentielles.

Aujourd’hui, dans son lit, alors que des arbres d’un vert pomme éblouissant se faisaient chatouiller par la douce brise de cette chaude matinée du mois d’août, Robinson se demandait ce que pouvait bien être une chose essentielle.

Il était une fois… Il était une fois un petit garçon de dix ans qui voulait faire de sa vie des choses essentielles.

Mais comment s’y prenait-on ? On se levait un matin et l’on se disait à soi- même :

« Allez, hop, aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’essentiel de ma vie, comme de parcourir le monde pour sauver des enfants malades, d’aider un aveugle à traverser la rue, de trouver la solution scientifique pour enrayer une épidémie qui décime la moitié de la planète, de décider de gagner un jour le Prix Nobel de la paix, de laisser sa place assise dans un bus bondé à une vieille dame ou à une femme enceinte, de sauver des mains de cruels braconniers des bébés gorilles d’Amazonie ? »

Non ? Alors comment ? En gambadant dans les prés en attendant qu’une idée vienne ? En questionnant des gens dans la rue ? En observant vivre les adultes ? En gratouillant son chat sur le ventre en ne pensant à rien d’autre qu’à bien le gratouiller sur le ventre ? Où pouvait-il bien trouver la réponse ? Certainement pas la tête cachée sous sa couette.

Robinson sortit sa frimousse de son lit et éternua. Une petite mouche d’été lui chatouillait les narines en tournoyant à vive allure au-dessus de son nez.

— Va t’en, sale mouche !s’écria-t-il, un peu énervé par ses vaines recherches.

À ces mots, il entendit un ricanement. Un petit ricanement sourd et un peu aigu. Robinson tourna la tête à gauche, puis à droite, mais il ne vit rien d’autre que les meubles de sa chambre, tous sages et immobiles. À nouveau, le petit ricanement retentit dans la pièce. Robinson comprit alors que c’était la mouche. Elle ricanait en battant des ailes au-dessus de sa tête et en le regardant de ses gros yeux globuleux. Robinson se redressa vivement sur son lit.

  • — Qui êtes-vous ? dit-il d’une voix la plus assurée possible.
  • — Tu ne le vois donc pas ? Je suis une mouche,dit la mouche en
  • continuant à virevolter au-dessus de son nez.
  • — C’est vous qui ricanez ?
  • — Bien sûr que c’est moi, je n’ai pas le droit de ricaner ?
  • — Pourquoi vous ricanez ?
  • — J’ai entendu tes petites tracasseries matinales, dit la mouche.
  • — Et alors ?
  • — Alors ça me fait ricaner, dit-elle en continuant sans gêne à ricaner.
  • — Pourquoi ça vous fait ricaner ?
  • — Tu n’es qu’un gamin, qu’est-ce qu’un gamin veut faire d’essentiel ?
  • — Et vous, vous n’êtes qu’une mouche !reprit Robinson du tac au tac, qu’est-ce qu’une mouche peut prétendre savoir à ce qui est essentiel et à ce qui ne l’est pas ?
  • La mouche atterrit sur le nez de Robinson et commença à faire sa toilette sans dire un mot.
  • — Allez-vous en ! cria-t-il, vous me faite loucher si vous restez là !
  • La mouche éclata de rire et s’envola à nouveau. Elle atterrit cette fois sur l’épaule de Robinson.
  • — Là, c’est mieux ?questionna-t-elle poliment, ses grands yeux plantés dans ceux du petit garçon.
  • — C’est mieux, répondit-il en souriant un peu.
  • La mouche sourit elle aussi en le regardant plutôt gentiment, mais Robinson
  • ne savait pas trop bien reconnaître le regard gentil d’une mouche.
  • — Bon anniversaire, Robinson ! dit la mouche en souriant encore.
  • — Vous connaissez mon prénom et vous savez que c’est mon anniversaire ?
  • — Il faut croire, dit la mouche d’un air mystérieux.
  • — Comment vous le savez ?
  • — J’ai des oreilles et des yeux, bonhomme, dit la mouche en tournant ses gros yeux sur eux-mêmes étrangement, tu crois que je suis tombée de la dernière pluie ou née de la dernière couvée ?
  • — Je ne sais pas. Je n’ai encore jamais discuté avec une mouche.
  • — Ni moi avec un petit garçon, dit-elle en continuant à faire tourner en rond ses gros yeux comme si elle avait voulu hypnotiser Robinson.
  • — Comment t’appelles-tu ?questionna-t-il avant de se raviser en lui jetant un œil inquiet, excusez-moi, je peux vous tutoyer ?
  • — Bien sûr, dit la mouche d’une voix feutrée tout en faisant changer de sens la promenade incessante de ses yeux globuleux.
  • — Comment t’appelles-tu ? répéta Robinson en ne pouvant s’empêcher de fixer ses gros yeux qui semblaient s’agrandir à vue d’œil.
  • — Je n’ai pas de nom, dit la mouche calmement, personne ne m’a jamais appelée. Je m’appellerai comme tu m’appelleras.
  • — Tu me donnes le droit de te baptiser ?
  • —  J’espère que c’est un honneur !dit la mouche en éclatant de rire et en faisant un peu grincer ses ailes transparentes contre son petit corps bleuté.

Elle se trouvait maintenant sur le bras gauche de Robinson et le lui chatouillait terriblement en s’y promenant de ses minuscules pattes.

  • — Alors ? s’impatienta-t-elle en le fixant toujours.
  • — Attends ! Je réfléchis ! Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on
  • peut donner un nom à une mouche !
  • Mais après seulement quelques secondes, Robinson sursauta sur son lit et s’écria :
  • Lila ! Je t’appelle Lila !

La mouche parut étonnée. Pas mécontente. Juste étonnée.

  • — Pourquoi Lila ?dit-elle d’un air curieux de gamine.
  • — Je ne sais pas, dit Robinson. Peut-être parce que c’est un nom de fleur ?
  • — Tu trouves que j’ai une tête de fleur ?
  • — Peut-être bien, dit Robinson avec une petite lumière malicieuse dans
  • l’œil, la tête d’une fleur mouchetée !
  • Lila rit de bon cœur en se tenant le ventre avec ses ailes.
  • Il y eut un petit silence, puis Lila, fraîchement baptisée, questionna Robinson à nouveau :
  • — Tu ne crois pas que tu es un peu trop petit pour vouloir faire de ta vie des choses essentielles ?
  • — Il y a un âge pour l’essentiel ?demanda Robinson d’un air grave.
  • — Je ne sais pas, dit Lila, ce que je sais, c’est qu’il y a un âge pour
  • l’insouciance et que tu es en plein dedans !
  • — L’insouciance ? répéta Robinson sans bien comprendre.
  • — Être sans souci, si tu préfères !
  • — Mais je ne suis pas sans souci ! Ce n’est pas parce que je suis petit que je n’ai pas de souci ! Je me pose sans arrêt des questions !
  • — Peut-être que tu devrais t’en poser moins ? répliqua Lila dans un sourire malin.
  • — Évidemment, dit Robinson, piqué par la remarque de Lila, toi, tu as une cervelle de mouche, alors ce n’est pas pareil !
  • — Tu me prends pour une inculte ? dit Lila, au moins aussi piquée que ne l’était son jeune interlocuteur, je connais l’Histoire de France sur le bout des ailes !
  • — C’est ça ! dit Robinson en ricanant à son tour, où est mort Napoléon ? Comme personne ne répondait à sa question, il répéta :
  • — Où est mort Napoléon ?

Mais seul un long silence lui répondit. Il regarda dans sa chambre, jusque dans ses moindres recoins. Derrière les rideaux, sous l’abat-jour de sa lampe de chevet, sous le poster de Fabien Barthez occupé à arrêter magistralement un ballon, dans son cahier de texte, sur tous les murs, même sous sa couette, mais, et c’était une chose sûre et non une chaussure, Lila la mouche n’était nulle part. Elle s’était sans doute envolée par la fenêtre, très mal à l’aise à cause de la question d’Histoire à laquelle elle ne savait pas répondre. Peut-être avait-elle rejoint à tire d’ailes la bibliothèque municipale la plus proche pour trouver la réponse à la question qu’il venait de lui poser, c’est en tout cas ce qu’espérait Robinson.

Soudain, il se sentit triste. Il aurait tellement voulu savoir ce qu’était pour une mouche une chose essentielle. Mais Lila ne lui en avait pas laissé le temps, sans doute vexée à cause de son ignorance de l’Histoire de France. Pourtant, Robinson ne lui en tenait pas rigueur. Il s’en moquait même totalement. Pour obtenir des réponses à ses questions historiques, il lui suffisait de pousser la grande porte en vieux bois vernis de la bibliothèque de son père, d’ouvrir un de ces grands volumes historiques gravés en fils d’or et d’y fourrer son nez, mais pour les questions sur la vie, c’était une autre histoire ! Se trouvait-il, ne serait-ce que dans un seul livre sur cette Terre l’explication par une mouche sur ce qui, d’après elle était essentiel dans l’existence ? Lui suffisait-il de pousser une grande porte en bois pour cela ? Non, bien sûr. Puisque cette explication, il fallait la chercher dans la tête de la mouche elle-même et non dans un livre écrit par des historiens à petites lunettes rondes, penchés sur de grands pupitres encombrés de science. Lila avait-elle été blessée quand il lui avait dit qu’elle n’avait qu’une cervelle de mouche et qu’elle ne pouvait donc pas distinguer ce qui était essentiel et ce qui ne l’était pas ?

— Robinson ?


Ça y était. La vie reprenait le dessus sur ses pensées matinales et il allait falloir faire face à la réalité de ces dix ans passés sur Terre.

— Robinson, tu viens ? Tout le monde t’attend !

La jolie voix de sa mère montait dans l’escalier et venait chatouiller ses oreilles. Soudain, Robinson se sentit le cœur en joie. Après tout, c’était aujourd’hui son anniversaire, il avait la chance de vivre dans une famille étrange, peut-être, mais plutôt sympathique qu’il aimait et il allait sans doute être couvert de cadeaux… Que demander de plus ? N’était-ce pas déjà un début de réponse ? L’essentiel dans la vie, c’était d’avoir une famille que l’on aime et qui vous aime (ce qui était souvent facile à dire mais pas à faire…) !

— Robinson, qu’est-ce que tu fais ?dit une petite voix vraisemblablement encore ensommeillée.

La petite sœur de Robinson, Louise, la mine endormie, les cheveux emmêlés et les yeux ronds, tirait la manche de pyjama de son grand frère. Dans un petit sourire rosé, elle monta en un rien de temps sur son lit et se mit à sauter dessus en hurlant :

— Bon anniversaire ! Bon anniversaire ! Bon anniversaire !!

Robinson, l’estomac chatouillé par les petits pieds de sa sœur, se mit à éclater de rire comme un fou et cette jolie matinée du mois d’août commença donc, dans la famille Puységur, par une cascade de rires d’enfants joueurs se chamaillant comme deux chiots sur un lit défait dont les ressorts grinçaient doucement comme pour participer à leur manière à cet instant de joie sans souci.

L’ATTENTE (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Il grimace 

Pas à l’heure 

Elle n’a jamais su être à l’heure 

Pas dans le moule

Celle-là 

Elle courbe le dos

Comme une vieille 

Sous le poids du monde

Même au parloir

Elle était en retard

Malade des nerfs 

Ne supporte pas d’attendre

Les secondes sont des heures

Un long supplice pour ses nerfs

Derrière les barreaux 

Ne supportait pas non plus 

D’attendre sa soupe

Sa promenade 

L’heure des visites

Le film du soir

Les cachets du matin

Ses pieds bariolés

Piétinent le bitume gris

Ses yeux révulsés 

Planqués

Derrière ses lunettes noires

Il fulmine 

Il tremble 

Il est en manque 

Il aimerait être un autre 

Le reflet épuré de lui-même 

Stable 

Droit 

Honnête 

A fait de la taule 

Pour une histoire de dope 

Petit dealer de la Goutte-d’Or

Il a sa tête des mauvais jours

Un rictus amer

Mange sa face de lune

Cramée par le soleil

Il se maudit

Se déteste 

Elle ne viendra donc jamais 

La vieille et son sac de blé

Sa petite réserve de caillasses 

Son seul espoir est l’oubli

La délivrance de la nuit

Il transpire comme un bœuf 

Il se conchie 

Le pauvre type

THE WAITING

He grimaces

Not on time

She never knew how to be on time

Not in the mold

That one

She bends her back

Like an old woman

Under the weight of the world

Even in the parlor

She was late

Sick of nerves

Can’t stand to wait

Seconds are hours

A long ordeal for his nerves

Behind bars

Could not stand either

To wait for his soup

His walk

Visiting time

The evening movie

Morning pills

His colorful feet

Trample on the gray asphalt

His eyes rolled back

Stashed

Behind his dark glasses

He is fuming

He is shaking

He is missing

He would like to be another

The uncluttered reflection of himself

Stable

Law

Honest

Has been in prison

For a dope story

Little dealer of « La Goutte-d’Or »

He has his bad days face

A bitter grin

Eat his moon face

Scorched by the sun

He curses himself

Hate himself

So she will never come

The old woman and her bag of dough

Her stash of cash

His only hope is oblivion

Deliverance from the night

He sweats like an ox

He conchie

The poor guy

CARCASSE EN OSIER (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Carcasse en osier

Dans sa chair muette

Dos courbé

Sous le poids des jours

Casimodo des bars

Le soleil gicle sur le bitume

Il n’est plus là

N’est plus tout court

Mains grises croisées sur le ventre

Yeux en creux

La place de son corps déserté

Sur ce lit immense

Silhouette gisant dans l’ombre

Toutes ces bougies autour

Adoucissant les angles

Donnant à sa peau un reflet d’or

Les images reviennent par vagues

Le fouettent

Le déchiquettent

Une baïonnette dans sa tête

Il marche vite

Se rue vers l’oubli

Rien n’y fait

Il les revoit tous

Tous ces verres bus ensemble

Ces bouteilles d’alcool vidées

Ces bars écumés

Ces petits matins d’enfance partagés

Ces heures à construire une cabane

Avec les coussins bleus du canapé

Tous ces pays découverts ensemble

Tous ces kilomètres dévorés

Le bitume est aride

Chaque pas est une quête

Chaque pays une nouvelle planète

Le vide revient chaque matin

Au réveil

Il n’est plus le fils de personne

Il n’est plus là

N’est plus tout court

Son père

WICKER CARCASS (poem)

Wicker carcass

In his mute flesh

Curved back

Under the weight of days

Casimodo of bars

The sun squirts on the asphalt

He’s not here anymore

No longer there anywhere

Gray hands crossed on the stomach

Sunken eyes

The place of his deserted body

On this huge bed

Silhouette lying in the shadow

All these candles around

Softening the angles

Giving his skin a shimmer of gold

The images come back in waves

Whip him

Shredded him

A bayonet in his head

He walks fast

Rushes into oblivion

Nothing works

He sees them all again

All these drinks together

These empty alcohol bottles

These skimmed bars

These shared childhood mornings

Those hours of building a cabin

With the blue sofa cushions

All these countries discovered together

All those kilometers devoured

Bitumen is arid

Every step is a quest

Every country a new planet

Emptiness returns every morning

When you wake up

He is no longer nobody’s son

He’s not here anymore

No longer there

His father

ELIAS EST FOU (OU LE ROI N’EST PAS NOBLE) (pièce de théâtre) extrait

Cette scène extraite de : « ELIAS EST FOU (OU LE ROI N’EST PAS NOBLE) » de Sonia WILLI a été créée dans le cadre de mes pièces courtes : « IL NEIGE SOUS LE SCALP » dans une mise en scène de Hélène LEBARBIER au Théâtre Clavel en juin 2019 avec Franck CARON dans le rôle d’Elias, Maya KHELIFI dans le rôle de Pauline, Samantha PELE dans le rôle de Capucine et Anaïs AZEMA dans le rôle d’Arthur.

SCENE 2

PERSONNAGES : ELIAS, PAULINE, CAPUCINE, ARTHUR

Lumière  blanchâtre. Néons. Elias, Pauline,  Arthur et Capucine sont assis autour d’une longue table rectangulaire. Ils font face au public. Devant chacun d’eux : une assiette blanche et vide. Ils ont les mains sur la table et sourient spontanément. Ils sont aux anges. Des anges au paradis. On entend une légère musique de fond : la musique du spot publicitaire pour la marque  « Ricoré « . Un temps mort, puis Elias se lève soudain de table, l’air lugubre, se met debout derrière sa chaise et commence à parler :

ELIAS (épelant).  E – L – I – A – S. Elias. Je m’appelle  Elias. J’ai trente-trois ans. Je n’ai aucune envie de mourir pour le moment. Je suis comédien. Un métier de rêve. Comédien, c’est la panacée !

PAULINE. Oh, non !  Le coup de la panne, assez !  Je dis :  la panne, assez !!

ELIAS. Chut ! Tais-toi, ma chérie, je suis en train de parler !

PAULINE. Pardon, mon chéri ! Tu disais?

ELIAS. Je n’ai aucun problème d’argent.

PAULINE. Ah oui ?

ELIAS. Mais chut !

PAULINE. Désolée, mon chéri ! Je me tais !

ELIAS. Je… Qu’est-ce que je disais?

PAULINE. Que tu n’avais aucun problème d’argent… (Elle étouffe un rire.)

ELIAS (à  sa  femme). Chut ! (Face  public). Je n’ai  aucun  problème  d’argent. Aucun problème de cachets. Aucun problème non plus avec les ASSEDIC, l’assurance­ chômage, les Congés Spectacles, les impôts locaux, la taxe d’habitation, la redevance télé, les factures de gaz et d’électricité, de téléphone fixe et de portable, aucun problème de prêt immobilier sur quarante-cinq ans, de mutuelle, d’assurance vie, d’agio et tout ça. Tout ça, pour moi, c’est du charabia, voire du chinois. Je vis confortablement dans un loft de cent-cinquante mètres carrés à Montreuil, boulevard Théophile Sueur, avec ma femme Pauline et mes deux enfants Arthur et Capucine que j’adore. Je suis inondé de bonheur. Je n’ai jamais d’idées noires. Et même s’il m’arrive parfois des pépins, je ne me fous jamais la rate au court-bouillon. On pourrait même dire que j’ai ma rate qui s’dilate !

Elias embrasse Pauline sur la bouche.

ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.

PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cœur.

Pauline embrasse Arthur sur la joue.

PAULINE (à son  fils) Je t’aime, mon chéri.

ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.

Arthur embrasse Capucine sur la joue.

ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.

CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.

Capucine embrasse Elias sur la joue.

CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.

ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.

Pauline se met debout derrière sa chaise, face public.

PAULINE (épelant). P-A-U-L- I- N-E. Pauline. Je m’appelle Pauline. J’ai vingt­ cinq ans. J’ai vingt-cinq ans depuis… Voyons… (Elle commence à compter dans sa tête le nombre d’années qu’elle a depuis qu’elle a atteint l’âge de vingt-cinq ans). Heu… (Elle se reprend). J’ai vingt-cinq ans.

Quand  Pauline  prononce  le  dernier  « vingt-cinq  ans »,  Elias  se  retient  pour  ne  pas exploser de rire.

PAULINE (à son mari). Chut!

ELIAS (à sa femme). Désolé, mon cœur!  Je suis sur les nerfs !

PAULINE (très sûre d’elle). J’ai vingt-cinq ans.

Elias se retient encore pour ne pas exploser de rire, mais il a vraiment beaucoup de mal.

PAULINE (agacée, à son mari). Mais arrête !

ELIAS (mort de rire). Vingt-cinq ans !! C’est trop fort !! (Se reprenant comme il peut). Pardon, ma chérie ! Pardon ! Désolé ! Vas-y ! Continue ! Tu as vingt-cinq ans et…?

Un petit temps de silence pendant lequel on sent que Pauline est complètement perdue.

PAULINE. J’ai…  J’ai…  Je… Bon ! Je… On peut dire que je suis une jeune femme positive. Tellement  positive,  qu’à  l’école,  on  me  surnommait « Mademoiselle Tant Mieux ». Dès qu’on m’annonçait quelque chose, je disais: « Mais tant mieux. Tant mieux parce que… » Parce que même si la vie était parfois difficile, il y avait selon moi toujours un « tant  mieux » à dégoter quelque part. Je suis infirmière à l’hôpital  intercommunal André Grégoire de Montreuil, boulevard de la Boissière, pas très loin de la bibliothèque André Malraux, et pratiquement juste en face de la maternelle Boissière qui longe le…

ELIAS. Abrège, ma chérie !

PAULINE. Quoi ?

ELIAS. Abrège ! Tout le monde s’en fout de la maternelle Boissière de Montreuil!

PAULINE. Ah bon ?

ELIAS. Bah oui !

PAULINE. Pardon ! Je… Je suis infirmière dans un hôpital…

ELIAS (l’interrompant). Oui. Parce que si c’était dans un square, ce serait étonnant !

PAULINE. Quoi encore?

ELIAS. Tu fais bien de préciser que tu travailles comme infirmière dans un hôpital et non dans un square. Parce que si tu travaillais comme infirmière dans un square, ce serait étonnant !

PAULINE. Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de square ?

ARTHUR (à son père). Chut, papa ! Tu déconcentres maman !

PAULINE (à son fils). Merci, mon chéri !

ELIAS (à son fils). Tu as raison, mon grand ! Papa est un con!  (À sa femme). Reprends, mon cœur !

PAULINE. Je me lève à cinq heures du matin tous les jours et je termine mes journées à vingt heures et certains jours même à vingt-et-une heures. Je sens que ma vie est utile aux autres et que je contribue avec mon travail au bonheur du genre humain. Mon mari est un homme gentil, drôle, sensible, et muni d’une intelligence fine et pleine de délicatesse. C’est un comédien très talentueux et je l’admire énormément. Mais plus que tout, j’aime la vie qui bouillonne dans mes veines. Mes deux enfants sont les trésors de ma vie. Je ferais tout pour eux. Absolument tout. Même marcher nue, fouettée par un méchant vent sur une plage de glace de Sibérie orientale. Seulement s’il le fallait vraiment, bien sûr. Mais bon, s’il le fallait vraiment, pour eux, je le ferais !

Pauline embrasse Arthur sur la joue.

PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.

ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.

Arthur embrasse Capucine sur la joue.

ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.

CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.

Capucine embrasse Elias sur la joue.

CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.

ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.

Elias embrasse Pauline sur la bouche.

ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.

PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cœur.

Pauline embrasse Arthur sur la joue.

PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.

ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.

Arthur se lève et se met debout derrière sa chaise, face public.

ARTHUR (épelant). A-R-T-H-U-R. Arthur. Je m’appelle Arthur. J’ai douze ans. Je suis le portrait craché de Harry Potter. Et j’ai un talent certain pour la magie.

Arthur casse un œuf sur la tête de sa sœur qui ne moufte pas. Comme si elle n’avait rien vu et rien senti.

Elias et Pauline applaudissent leur fils. Capucine applaudit aussi son frère, mais sans enthousiasme. Arthur a le succès modeste.

ARTHUR. J’ai toujours été le premier de ma classe dans toutes les matières. Sauf en Anglais où je suis devancé d’une tête par James Smith qui n’a absolument aucun mérite pour ça car il est né à Londres et sa famille est de nationalité britannique depuis vingt­-cinq générations au moins. Autant dire depuis toujours. Alors, à chaque trimestre, quand je découvre sur mon nouveau bulletin scolaire que cet enculé de James Smith m’a encore dégommé et trône comme un roi à la première place du podium, maman me dit :

PAULINE (à son fils). Mais tant mieux. Tant mieux,  mon chéri, parce que grâce à… Grâce à… Comment il s’appelle déjà, ce p’tit con ?

ARTHUR. Son nom est Smith, maman. (Épelant). S – M – I – T – H. Smith. James Smith.

PAULINE. Grâce à ce… Ce James Smith, tu apprends à te dépasser et à surtout ne pas te reposer sur tes lauriers ! Et tu te rends compte, si un jour, mon chéri, si un jour tu réussis à obtenir la première place en Anglais, en devançant James Smith dans sa propre langue maternelle…

ARTHUR (à sa mère, l’interrompant). Qui te dit qu’elle est propre ?

PAULINE. Pardon, mon chéri ?

ARTHUR. Qui te dit qu’elle est propre, la langue de sa mère ?

Pauline fout une raclée à son fils tout en lui souriant aux anges.

ARTHUR. Aïe !

PAULINE. Chut ! On n’interrompt pas les adultes ! Tu te rends compte, mon chéri, quel triomphe ce serait ?

ARTHUR. Alors je souris et je redouble d’efforts pour dégommer ce sale enfoiré de rosbif au prochain contrôle d’Anglais. À part ça, je suis un gamin vif ..

PAULINE (très dubitative). Oui… Heu… Vif, vif… Heu…

ARTHUR (se reprenant de mauvais cœur). Plutôt vif et dynamique…

Au mot « dynamique », Elias éclate de rire.

PAULINE (à son mari, chuchotant). Chut, mon cœur !

ELIAS (à sa femme, chuchotant). Pardon, mon cœur !

ARTHUR (il en a plein les bottes). Un gamin vif et dynamique, un conquérant et non un con errant. Je suis aussi bourré de plein d’autres qualités que je n’aurais pas ici le temps de toutes vous énumérer tellement il y en a. Contrairement à mon père qui, lui, n’est pas bourré de plein de qualités, mais qui est bourré tout court. Alléluia !

Arthur embrasse Capucine sur la joue.

ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.

CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.

Capucine embrasse Elias sur la joue.

CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.

ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.

Elias embrasse Pauline sur la bouche.

ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.

Mais Pauline, au lieu de parler comme d’habitude, ne dit rien. Elle reste muette, face public, le néant danse dans ses yeux.

ARTHUR (à sa mère, lui donnant un petit coup de coude, chuchotant). Maman ! C’est à toi !

ELIAS (à sa femme). Je reprends ! Reste bien dans le coup, mon cœur ! Au taquet ! Au taquet. Au taquet ! Concentre-toi ! Attention ! Je reprends ! Je t’aime…

Elias n’a pas le temps de finir sa phrase, il se prend une raclée par Pauline.

ELIAS (à sa femme). Aïe ! Tu ne m’embrasses pas, mon cœur?

PAULINE (à son mari). Non !

ELIAS (à sa femme). Pourquoi, mon cœur ?

PAULINE (au bord de la crise d’hystérie, à son mari). Tu pues le whisky ! J’ai l’impression d’avoir épousé une bouteille ! Et arrête de m’appeler « mon cœur » ! Pourquoi on s’appelle  toujours « mon cœur » ? Tu n’entends pas comme c’est ridicule de s’appeler toujours « mon cœur » ?

ARTHUR. Alléluia !

Pauline embrasse Arthur sur la joue.

PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.

ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.

Arthur embrasse Capucine sur la joue.

ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.

CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.

Capucine  se lève de table, se met debout derrière sa chaise, face public, et ne dit rien. Après un temps de silence un peu long pendant lequel elle ne fait rien, elle se rassoit. Pauline attend que sa fille se soit rassise pour lui foutre une raclée sans la regarder.

CAPUCINE. Même pas mal !

Elias fout à son tour une raclée à sa fille. Celle-ci encaisse le coup sans rien dire.

ELIAS (à sa fille). Tu vas te relever, oui ?!

Capucine se relève, se met debout derrière sa chaise et ne dit rien. Long silence. Encore plus long que la première fois.

ELIAS (à sa fille). Et bah dis quelque chose !

CAPUCINE (à son père). Je n’ai rien à dire !

PAULINE (à sa fille). Un petit effort, ma chérie ! On a toujours un petit quelque chose à dire.

ELIAS (à sa fille). Sois polie et présente-toi !

PAULINE (à sa fille). Tu peux le faire, ma chérie ! Je suis sûre que tu peux le faire ! Allez, sois gentille ! Ça te fera du bien !

CAPUCINE (d’une  traite).  Alors je le regarde et je lui dis : « Oui,  Pedro, prends-moi comme une chienne ! Oui, oui, comme ça ! Mets ta grosse queue dans ma bouche et gicle ! Je vais boire le jus de tes couilles jusqu ‘à la dernière goutte, Pedro ! Prends-moi comme une salope ! Je suis une grosse salope, Pedro ! » Alors Pedro me prend comme une salope, il me pilonne le cul et la chatte et je jouis !

Elias et Pauline sont outrés. Tellement sous le choc qu’ils ne disent rien et n’ont aucune réaction pendant un court temps. Pendant ce court temps, Arthur se retient pour ne pas exploser de rire. Puis Pauline fout une raclée à sa fille. Puis Elias fout une raclée à sa fille.

CAPUCINE (reconnaissante). Merci, papa ! Merci, maman !

Capucine embrasse Elias sur la joue.

CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.

ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.

Elias veut embrasser Pauline sur la bouche. Il se penche vers elle pour l’embrasser, mais celle-ci le repousse au dernier moment.

ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon c…

PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cul, pendant que tu y es !

Pauline fout une raclée à son mari.

ELIAS. Aïe ! Salope !

PAULINE. Tu ne l’as pas volée !  

PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.

ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.

Arthur embrasse Capucine sur la joue.

ARTHUR. Je t’aime,  ma sœur.

CAPUCINE. Je t’aime, mon frère.

TOUS (en chœur, face public). Bref, on s’aime !

Noir sec.

LOIN D’ELLE (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

Gouttes de café

Sur la table

Amertume

Dans la gorge

Taches rouges sur le tarmac

Il aimait les camions de pompier

Elle se souvient

Une collection de camions

De toutes les tailles

Bien alignés

Sur l’étagère de sa chambre

Bien rangée

De garçon bien élevé

Les années ont passé

Comme filent les oies sauvages

Au-dessus d’un lac de glace

Il est devenu quelqu’un d’autre

Un homme

Loin d’elle

Il vit de l’autre côté de l’océan

Ils ne se voient jamais

Un coup de fil à Noël

Parfois à son anniversaire

Sait-on quand on va mourir ?

Elle aimait tant son rire aigu de gamin

Ses « maman » criés dans la nuit

Ses petites dents du bonheur

Ses bras serrés autour de son cou

Elle lève le store

Sa main cramponnée à sa valise

Elle regarde les nuages défigurer le ciel

La lumière est dorée comme un verre de muscat

La pluie vient de tomber dehors en hallebardes

Un verre d’alcool plutôt qu’un café amer

Elle donnerait tout pour un verre d’alcool au comptoir

Pas le droit en service

De la tenue

Du professionnalisme

La moitié de sa vie dans les airs

A flotter sur les nuages

A voir le monde d’en haut

Aujourd’hui

Après toutes ces années d’oies sauvages

Et de lacs gelés

Elle va le retrouver

Traverser l’océan jusqu’à lui

Son fils

Devenu un homme

Heureux loin d’elle

Sait-on quand on va mourir ?

AWAY FROM HER (poem)

Coffee drops

On the table

Bitterness

In the throat

Red spots on the tarmac

He liked fire trucks

She remembers

A collection of trucks

Of all sizes

Well aligned

On the shelf in his bedroom

Tidy

Well behaved boy

Years have passed

Like the wild geese

Above an ice lake

He has become someone else

A man

Far from her

He lives on the other side of the ocean

They never see each other

A phone call at Christmas

Sometimes on her birthday

Do we know when we are going to die ?

She loved his high-pitched kid’s laugh so much

His « mom » shouted in the night

His little teeth of happiness

His arms tight around her neck

She raises the blind

Her hand clinging to her suitcase

She watches the clouds disfigure the sky

The light is golden like a glass of muscat

The rain has just fallen outside in halberds

A glass of alcohol rather than a bitter coffee

She would give anything for a glass of alcohol at the counter

Not the right in service

Outfit

Professionalism

Half of her life in the air

To float on the clouds

To see the world from above

Today

After all these years of wild geese

And frozen lakes

She will find him

Cross the ocean to him

His son

Become a man

Happy far from her

Do we know when we are going to die ?

LES PERSONNAGES (poème)

PHOTO : JEAN-MICHEL VOGE

La main en crochet

Encre sur les doigts

Front plissé sur sa page

Il pense

Loin de la ville

De son bruit incessant

Voguant sur la mer aux reflets argentés

Il pense

Le cri des mouettes

Ponctuant chacune de ses phrases

Au rythme des vagues

Les personnages lentement

Emergent

Les silhouettes se bousculent

Au gré du roulis

Le type aux petites lunettes

Veut absolument en être

La dame au chignon perché

Se refuse de le laisser passer

Elle a toujours voulu être la première

L’unique figure de son passé

La vielle dame aux cheveux de neige

Trépigne

A quand son entrée ?

Il y a des siècles qu’elle attend

Le play-boy au costume parfaitement coupé

Quant à lui, reste avachi sur son canapé

Il a toujours été imbu de sa personne

La jeune fille à la silhouette gracile

A perdu tout espoir

Sa modestie lui a toujours joué des tours

Elle se fait tout le temps écraser

La dame de pique rapplique

Et la mouche d’un soufflet bien envoyé

Cette fois-ci, ce sera elle l’héroïne

Elle en est persuadée

La jeune fille pique du nez dans son livre

Déposant son cœur tout froissé sur la table

Le banquier affairé aux épaules de rugby man

Lâche un rire gras puis racle sa gorge en allumant une cigarette

Les autres, il n’en a rien à péter

La jeune fille discrète saisit la cigarette et l‘écrase

Sans demander son reste

Le banquier la tacle d‘un : « je vous somme d’arrêter, petite écervelée ! »

« Si tu la rallumes, je te fume »

Lui réplique-t-elle du tac-au-tac

Sans craindre les fureurs du patriarche

«Bravo » pense l’écrivain amusé

Par les âpres batailles que se mènent sans relâche

Les silhouettes de ses muses en devenir

Trop pressées d’exister

La gracile a enfin gagné sa place

Dans les pages de son prochain livre

Elle s’appellera Lucie et aura une voix d’ange

Son histoire commence sur le pont d’un bateau

Navigant sur une mer d’huile

Entre Corpus Christi et le delta du Mississippi

CHARACTERS (poem)

Crochet hand

Ink on the fingers

Pleated forehead on his page

He thinks

Far from the city

Of its incessant noise

Sailing on the sea with silvery reflections

He thinks

The cry of the seagulls

Punctuating each of his sentences

To the rhythm of the waves

The characters slowly

Emerge

The silhouettes jostle

According to the roll

The guy with the little glasses

Absolutely wants to be part of it

The lady with the perched hair bun

Refuses to let him pass

She always wanted to be the first

The only figure of his past

The old lady with snow hair

Stamp

When will she enter ?

She’s been waiting for centuries

The playboy with the perfectly cut costume

As for him, stay slumped on his sofa

He has always been full of himself

The girl with the slender figure

Lost all hope

Her modesty has always played tricks on her

She gets run over all the time

The queen of spades returns

And she flies a well sent bellows

This time, she will be the heroin

She is convinced of it

The girl pokes her nose in her book

Laying her crumpled heart on the table

The busy banker with rugby man’s shoulders

Let out a fat laugh then clear his throat while lighting a cigarette

The others, he doesn’t give a damn

The discreet girl grabs the cigarette and crushes it

Without asking for the rest

The banker tackles her with a : « I urge you to stop, you foolish little thing! « 

« If you turn it back on, I’ll knock you out »

She replies tac-au-tac

Without fearing the fury of the patriarch

« Well done » thinks the amused writer

Through the bitter battles that are fought relentlessly

The silhouettes of his muses in the making

Too eager to exist

The graceful has finally won her place

In the pages of his next book

Her name will be Lucie and she will have an angel’s voice

Her story begins on the deck of a boat

Sailing on a sea of ​​oil

Between Corpus Christi and the Mississippi Delta