« QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART » de Sonia WILLI a été créé en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois en mars 2012 dans une mise en scène d’Anne MONFORT (Compagnie day-for-night) puis repris au Théâtre du Colombier (Bagnolet) et à la Ferme de Bel Ebat (Guyancourt).
Avec les comédiens : Laure WOLF, Jeanne ROSA, et Florent GUYOT.






SCENE 8
PERSONNAGES. EMMA MILO, HARRY SMITH.
LIEU. UN BUREAU MILITAIRE.
HARRY. Approchez. Approchez. Qu’est-ce qui vous prend ? Vous alliez vous en aller ?
EMMA. Bonsoir.
HARRY. Oui. C’est ça. Bonsoir. Pourquoi vous voulez partir ?
EMMA. Je ne sais pas. Partir ?
HARRY. Vous n’avez pas peur de moi quand même ?
EMMA. Non. Je suis grande. Qui a peur ?
HARRY. Nous ne vous voulons aucun mal. J’espère que vous nous croyez. Nous sommes là pour votre bien. Nous pouvons faire de grandes choses ensemble. De belles choses. Grandioses. Magnifiques. Vous croyez au destin, mademoiselle ? Moi, j’y crois. Ave Maria. Gloria. Et j’entrevois pour vous un immense destin. Vous êtes très prometteuse. N’en doutez pas. N’ayez pas peur de demain. Accueillez-le comme un cadeau. La peur est un poison dangereux. Pernicieux. Il ronge nos vies en nous immobilisant et en nous coupant des autres. Mais les autres ne sont pas un danger. En vous est le danger. Le danger de ne plus croire en rien. La réussite est à la portée de vos mains. Il vous suffit de nous faire confiance et de les ouvrir, vos mains, mademoiselle. Vous avez tout en vous pour conjuguer le bonheur au présent. Votre joie, notre savoir. Votre foi, notre expérience. C’est en s’alliant que nous pourrons vaincre. Vaincre la morosité. La monotonie. La lassitude de vivre dans un pays en ruine. Un pays défiguré par nos lâchetés passées. Mais nos faiblesses ont fait leur temps. Maintenant nous sommes forts. Forts de nos différences et de nos idéaux communs. Nous voulons vivre ! Tout simplement vivre. Mais vivre bien ! Ne pas se contenter de respirer en silence, non ! Mais rire, enfin ! Marcher ensemble sur le chemin, main dans la main. Retrouver la belle confiance de l’enfant que nous avons été en balayant sa candeur -potentiellement dangereuse- et en la remplaçant par une conscience aigue et une lucide responsabilité d’adulte. La confiance de l’enfant conjuguée à la conscience de l’adulte. Peut-il exister plus belle alliance ? On vous a promis la lune, mademoiselle. Moi, je ne vous la promets pas. Je vous la donne.
EMMA. C’est gentil. Je… On se connaît ?
HARRY. La vie est tour à tour merveilleuse, monstrueuse, blagueuse, tricheuse, juteuse, fiévreuse, dangereuse, lumineuse, mais elle ne nous dit pas tout. Qui est qui ? Qui va où ? Et pourquoi ? Pourquoi. Si vous voulez être heureuse, il vous faudra oublier ce mot. Déchirez-le. Déchiquetez-le. Faites-en des miettes. Des boulettes. Des croquettes. Brûlez-le. Mangez-le. Faites-en ce que vous voulez. Mais surtout faites-le disparaître de votre tête. À jamais. Sinon, il vous poursuivra sans relâche comme un fantôme avide et perfide hantant vos nuits et se nourrissant de votre vie. Vous êtes en vie, mademoiselle. Ne l’oubliez pas.
EMMA. Oui, oui.
HARRY (disant ou chantant le texte). J’ai souvent fait ce rêve hors norme d’une forme de licorne énorme portant sur sa corne un haut-de-forme et jouant admirablement du saxophone sur le linoléum difforme d’un muséum tout en mâchant une boule de chewing-gum à la pomme.
EMMA. Ah. C’est amusant.
HARRY (disant ou chantant le texte). Et je vous avoue tout à fait entre nous qu’on dit qu’un zoulou jaloux à gueule de loup, un filou fou, se tient au garde-à-vous comme un toutou, debout prêt à vous mordre le cou en pissant partout dans les égouts. Gare à vous, mademoiselle ! Gare à vous !
EMMA. D’accord. Je saurai m’en souvenir. Mais… Qu’est-ce qu’il fout, ce pou ?
HARRY. Il attrape tout. Il brûle tout. Il massacre tout. Il fourre tout. Bref, c’est un brise-tout.
EMMA. C’est fou ! Et personne ne lui secoue le cou, à ce zoulou ?
HARRY. Non. Que voulez-vous, les gens manquent de bagout. Bien.Alors vous êtes prêtes pour le grand saut ?
EMMA. Le… C’est-à-dire ?
HARRY. Est-ce que vous nous avez bien compris, Mademoiselle Lazard ?
EMMA. Heu… Oui… Oui… Je… Comment vous m’avez appelée ?
HARRY. Mademoiselle Lazard.
EMMA. Je… Ce n’est pas mon nom. Je m’appelle Mademoiselle Milo.
HARRY. Je sais. Emma Milo. Mais pour nous vous serez Mademoiselle Lazard. Mila Lazard. Il y a un problème, Mademoiselle Lazard ?
EMMA. Je ne comprends pas. Pourquoi vous voulez m’appeler par un nom qui n’est pas le mien ?
HARRY. Mila Lazard est un nom de code.
EMMA. Ah.
Harry Smith tend à Emma Milo un paquet de cigarettes.
HARRY. Cigarette ?
EMMA. Non merci, Monsieur.
Harry Smith s’allume une cigarette.
HARRY. Vous savez ce qu’est un nom de code ?
EMMA. Heu… Oui… Je crois.
HARRY. Vous croyez ?
EMMA. J’imagine. Mais…
HARRY. Mais… ?
EMMA. Pourquoi dois-je avoir un nom de code ?
HARRY. Est-ce que vous n’avez pas compris un mot de ce que je vous ai expliqué depuis une heure, Mademoiselle Lazard ?
EMMA. Si, bien sûr… Je… Combien dites-vous ? Une heure ? Je suis là depuis une heure ?
HARRY. Vous n’en avez aucun souvenir ?
EMMA. Si, si… Je me souviens de…
HARRY. Oui ? De quoi vous souvenez-vous ?
EMMA. D’une poubelle.
HARRY. D’une poubelle ?
EMMA. D’une femme qui vit dans une poubelle.
HARRY. Oui. Et ?
EMMA. De soldats en uniformes. De fusils. De couteaux. D’une chanteuse de cabaret. Sally Bowles. Lady Sally Bowles. Une personne étrange et hors du commun. Je dois la retrouver. Elle est en danger… Ou bien c’est moi… ? Je ne sais plus. Vous la connaissez ?
HARRY. Non. De quoi vous souvenez-vous d’autres ?
EMMA. De matelas troués dans un bar miteux. D’hommes qui sentent l’alcool. De… De la guerre. C’est la guerre ?
HARRY. Oui, Mademoiselle Lazard. C’est la guerre. Vous souvenez-vous de l’organisme pour lequel nous travaillons ?
EMMA. Je… Heu… Sans doute que oui.
HARRY. Vous vous en souvenez ou vous ne vous en souvenez pas ?
EMMA. Je… Je ne sais plus. Je devrais m’en souvenir ?
HARRY. Je vous l’ai expliqué il y a moins d’une demi-heure.
EMMA. Vraiment ? Est-ce que… Je n’ai pourtant pas de problèmes de mémoire. Comment ça se fait ? Vous savez ce qui m’arrive ?
HARRY. Un peu de fatigue sans doute. Nous avons déjà beaucoup travaillé.
EMMA. Ah. Oui…
HARRY. Ça ne va pas ? Vous êtes toute pâle !
EMMA. Je ne me sens pas très bien. Ce sont eux.
HARRY. Eux ?
EMMA. Les oiseaux.
HARRY. Quels oiseaux ?
EMMA. Les oiseaux morts. Ils se retournent dans ma bouche.
HARRY. Crachez-les.
EMMA. Je ne peux pas. Ils vont s’envoler.
HARRY. Je croyais qu’ils mouraient.
EMMA. On n’est jamais vraiment morts, vous savez.
HARRY. Alors croquez-les.
EMMA. Je ne veux pas sentir leur chair. Ce sont mes bébés.
HARRY. Mais ils vous étouffent.
EMMA. Je suis dans une cage d’eau. Tout au fond. À la surface, le jour caresse l’eau. Je remonte. Mais il n’y a pas d’air là-haut. Que des barreaux et la fenêtre bouchée. « Qui a bouché la fenêtre ? » je me dis. Et l’eau rentre dans mes poumons comme une invitée. Mes bébés seront noyés. Vous avez de beaux yeux. Vous êtes heureux ?
HARRY. Mangez-moi.
EMMA. Pardon ?
HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui dit de faire). Levez-vous. Tournez-vous. Encore. Encore. Levez la tête. Les bras. La tête. Les bras. Le pied. L’autre pied. La tête. Les bras. Le pied. L’autre pied. La tête. Bien asseyez-vous. Je ne vois rien. Ça va mieux ?
EMMA. Qui êtes-vous ?
HARRY. C’est l’éternelle question.
EMMA. L’éternelle question ?
HARRY. Qui vous êtes. Qui ils sont. Qui nous sommes. Vous me faites penser à quelqu’un mais je ne sais plus à qui. Votre père n’a-t-il pas vécu rue Daguerre pendant la guerre ?
EMMA. Non. Sur les bords de la Feather River, dans l’arrière terre. À l’époque, il avait un compère super avec le scooter et l’imper du parfait légionnaire. Je me souviens très bien de son casque à visière : il était hyper !
HARRY. Vous vous appelez bien Esther ?
EMMA. Non. Je m’appelle…
HARRY (l’interrompant). On ne vous a jamais dit que vous aviez un petit air de Fanny Ardant ?
EMMA. Jamais.
HARRY. Vous avez des parents dans le Vercors ?
EMMA. Non. J’ai une grand-mère irlandaise. Vous connaissez l’Irlande ?
HARRY. Non. Mais je connais le Vietnam. J’ai même connu un vétéran du Vietnam, un vaurien à la verve avariée, né à Vierzon et ayant eu la varicelle cette saison, emprisonné un temps par le Vietkong qui lui reprochait de faire du commerce à l’ombre, et devenu un ivrogne invétéré habitué à voler des voitures vertes avec son revolver à gâchettes, invité par la Comtesse de Niort à venir passer ses vacances au vert dans le Vercors. On dit qu’il aurait découvert avec transport le corps de la Comtesse de Niort et qu’il se serait éclaté à mort ! Le porc !
EMMA. Ah. Tant mieux pour lui…
HARRY (chantant).
Regarde-moi
Petite frite
Ma zéolithe
Sodomite
Au zénith
Tu apprendras
Ma chouette
Ma cacahuète
Ma crevette en socquettes
À roucouler
Devant la télé
Regarde-moi
Petite frite
Ma zéolithe
Sodomite
Au zénith
Tu apprendras
Ma chouette
Ma cacahuète
Ma crevette en socquettes
À roucouler
Devant la télé
EMMA. Oui oui oui… Mais…
HARRY. Vous ne seriez pas la petite fille de la Comtesse de Niort ?
EMMA. Je ne crois pas. Quand, j’étais petite, je pensais que mes parents n’étaient pas mes vrais parents. Un jour, la vérité éclaterait et je saurai qui j’étais.
HARRY. Vous imaginez le travail que fait chaque jour notre cœur ? Pomper chaque jour tout ce sang. Au repos, notre cœur pompe quatre à cinq litres de sang par minutes. Soit 7200 litres par jour. L’équivalent de 48 baignoires. Vous vous rendez compte ? Et pourquoi ? Pour continuer à être qui nous sommes ?
EMMA. Vous êtes fatigué d’être qui vous êtes ?
HARRY. Nous verrons bien, mademoiselle. Non mais ! Un œuf reste un œuf.
EMMA. On n’a pas dû beaucoup vous aimer.
HARRY. Pourquoi vous dites ça ?
EMMA. Vous avez trop de mots dans la bouche.
HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui demande de faire). Levez-vous. Levez la main droite. Plus haut. Plus haut. Jurez-vous de dire la vérité ? Toute la vérité. Rien que la vérité ? Dites : « Je le jure ».
EMMA. Je le jure.
HARRY. Qui a tué l’enfant qui est en vous ?
EMMA. S’il est en moi c’est qu’il n’est pas mort.
HARRY. Vilaine ! Asseyez-vous. (Soudain, il est très technique et efficace). Bon. Nous n’avons plus beaucoup de temps. Je vous demande d’être très attentive. Voici ce que vous devez savoir : Je travaille pour le S.S.R.E. Le Service Secret de Recrutement des Espions. Vous travaillez pour nos services depuis exactement… (Il regarde sa montre). Une heure trente et une. Vous avez été engagé en tant qu’espionne. (Lui montrant une feuille de papier). Voici le contrat que vous avez signé il y a exactement… (Il regarde sa montre). Une heure trente.
EMMA. J’ai déjà signé un contrat ?
HARRY. Ne m’interrompez pas ! C’est la guerre, Mademoiselle Lazare. Les priorités changent et le temps est compté. La structure qui vous emploie est le « Système ». Je suis votre principal agent de contact. Je m’appelle Eugène Vidal. Mon nom de code est Harry. Harry Smith. Et votre chef s’appelle Antipiol.
EMMA. Antipiol…?
HARRY. Chut ! Qu’est-ce que j’ai dit ?
EMMA. Pardon !
HARRY. Coquine !
EMMA. Chameau ! Chacal ! Chinois !
HARRY. Chut ! Chienne chauve ! Antipiol est le Chef Suprême du Système. C’est un homme très occupé et très important. Aucun espion ne le connaît. C’est notre structure : le S.S.R.E qui travaille pour le Système et qui est chargé de recruter des espions. Vous serez missionnée pour repérer si dans « l’Hôtel du Beau Rivage » où vous travaillez se trouvent soit des traîtres de notre pays, ressortissants de notre pays qui travailleraient pour l’ennemi, soit des espions ressortissants des pays ennemis du nôtre qui seraient missionnés pour espionner nos manœuvres de l’intérieur ou bien pour mettre en place des attentats terroristes. Vous travaillez dans un grand hôtel où beaucoup de voyageurs de tous les pays ont l’habitude de séjourner, notamment des hommes politiques, des diplomates, des célébrités dans tous les domaines, des scientifiques et de financiers. Vous n’aurez qu’à ouvrir l’oeil. Dès qu’un individu vous paraîtra quelque peu suspect, même si vous n’avez que de légers doutes, vous n’aurez qu’à prendre contact avec l’un de nos agents qui sera disponible pour vous à toute heure du jour ou de la nuit comme nous vous le demanderons aussi de l’être pour le Système. Le principal est que vous soyez extrêmement observatrice. Observez tous les clients. Absolument tous. Et aussi le personnel de l’hôtel. Même si ce sont des amis ou des connaissances. Ne faites confiance à absolument personne. En temps de guerre, chaque ancien ami, ami actuel ou membre de votre famille est un ennemi potentiel. Cependant personne ne doit savoir que vous travaillez pour nous. Personne ne doit vous soupçonner d’être une espionne. Vous devez donc impérativement être discrète et ne dire à personne quelle est votre mission. Si vous le ne faites pas, vous risquez non seulement de mettre en péril votre mission mais aussi de mettre en danger votre vie. Capito ? Capito ?
EMMA. Capito, Capitano.
HARRY (Emma fait tout ce qu’Harry lui demande de faire). Bien. Levez-vous. Garde-à-vous. Rompez ! Rampez ! Repos ! Déguerpissez !
En son off, on entend des voix d’enfants et le bruissement d’ailes d’oiseaux qui s’envolent.
Noir.