« LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE » de Sonia WILLI est un roman jeunesse pour les enfants de 8/10 ans que j’ai écrit il y a plusieurs années et que j’ai choisi d’illustrer en réalisant des collages dont voici certains :



Dans la salle à manger, la mère de Robinson buvait son café à petites gorgées tout en lisant un journal et son père faisait griller des toasts en chantonnant sans s’en rendre compte une chanson d’amour d’Elvis Presley dont il était sans doute l’un des fans les plus fervents depuis sa préadolescence. Il leva les yeux vers Robinson qui était encore en train de descendre l’escalier et lui lança :
— Bonjour, mon grand ! Dépêche-toi, on va être en retard pour l’école !
Sa mère émit un léger rire qu’elle ne prit pas soin de dissimuler en disant à son mari :
- — Mon chéri, on est en août, et en août, il n’y a pas d’école, souviens-
- toi !
- — Ah oui, c’est vrai, dit le père de Robinson, riant lui-même de bon cœur de son étourderie et rapportant les derniers toasts tout en continuant à chantonner « Love me tender » du King.
- Le père de Robinson avait toujours été dans la lune. Souvent, il confondait les jours, les mois, les saisons, les lieux et les gens, ne sachant plus du tout se situer dans le temps et dans l’espace. Le père de Robinson était une sorte de poète moderne. Il écrivait des chansons pour des chanteurs célèbres et vivait bien de son métier. Mais Robinson pensait qu’il avait manqué sa vocation et qu’il aurait bien mieux fait de passer sa vie sur la lune en devenant astronaute, puisque bien que sur Terre depuis sa naissance, il avait toujours la tête ailleurs. Cependant, il se disait aussi que s’il avait passé sa vie sur la lune, il aurait peut-être fait en sorte de laisser sa tête sur Terre, et ce changement de métier et de planète n’aurait du coup rien changé à son étourderie légendaire puisque sur la lune, ses collègues astronautes n’auraient sans doute jamais cessé de lui reprocher d’avoir toujours la tête dans la Terre.
— Papa, quel jour on est ?dit Robinson d’un air espiègle en s’asseyant à la table du petit-déjeuner face à son bol sur lequel son prénom était peint en grosses lettres capitales.
Le père de Robinson fit une moue ennuyée, le teint pâle et les mains nerveuses tripotant sa serviette de table, les yeux perdus dans le vide pendant quelques secondes. Robinson regardait son père en se disant qu’il ressemblait ainsi à un élève interrogé en classe par un professeur sur un sujet qu’il n’avait pas révisé. Le père de Robinson chercha du regard sa femme qui faisait mine de ne pas suivre la conversation, l’œil rivé sur les informations du jour que lui révélait son quotidien. Lazare, car c’était le prénom du père de Robinson, le regarda avec un sourire, mais sans rien dire.
- — Alors papa, quel jour on est ?répéta Robinson.
- — On est très exactement le jeudi 9 août et c’est la Saint Amour, mon
- petit amour, dit Lazare dans un grand rire satisfait de lui-même.
- Robinson parut interloqué. Il regarda sa mère dont les longs cils noirs venaient de ciller rapidement en direction de son mari vainqueur. Robinson comprit alors qu’il venait d’être piégé. En effet, Valentine, car c’était le prénom de la mère de Robinson, tenait en ce moment même son journal face au regard de son mari, la première page bien en évidence sous ses yeux et l’index pointé sur la date du jour figurant juste au-dessus des grands titres. Robinson secoua la tête énergiquement en regardant ses parents dans les yeux :
- — Vous m’avez eu, mais vous n’êtes que des tricheurs ! Des sales tricheurs ! dit Robinson, la voix un peu blanche de s’être ainsi laissé piéger par les siens.
- Il renifla, baissa la tête sur son bol dont la surface chocolatée lui renvoyait le reflet de son visage se mélangeant aux minuscules pépites de chocolats encore non fondues de la boisson (ce qui lui donnait l’air d’un malade atteint de varicelle carabinée de cacao) et but sans plus regarder personne.
- Ce qui le chagrinait, ce n’était pas tant le fait que ses parents s’étaient ligués l’un à l’autre pour le piéger car après tout, ce n’était qu’une blague et elle n’était pas méchante, mais c’était surtout le fait que personne, mis à part sa petite sœur et cette stupide mouche ne lui avait souhaité un bon anniversaire. Pourtant, il avait fait exprès de questionner son père sur la date du jour, mais cette tentative n’avait rien donné et Robinson se sentait triste et abandonné à l’idée que ses parents – qui étaient pourtant ceux qui l’avaient mis au monde depuis aujourd’hui dix ans – aient pu complètement oublier cet événement.
- « Je ne vais quand même pas le leur rappeler de but en blanc » pensa Robinson, alors que faire ? Disparaître comme dans un film fantastique ? Enfiler un vêtement ayant le pouvoir de rendre le corps humain totalement transparent aux autres êtres humains ? « « Ce serait une idée » pensa-t-il, mais je ne connais pas de magicien ayant ce pouvoir, je ne connais même pas de magicien tout court, je crois même que ça n’existe pas les magiciens, ou alors c’est juste que je n’en ai jamais rencontré. Comment puis-je encore croire que je suis aimé par des parents qui ont oublié le jour de ma naissance ? » continua-t-il à se dire dans sa tête, et à présent, de lourdes larmes perlaient à la lisière de ses paupières et il eut tout le mal du monde à les empêcher de dégringoler le long de ses joues.
- — Tu ne manges pas, mon chéri ? dit Valentine en se resservant une tasse de café.
- — Non, je n’ai pas faim, dit Robinson, les yeux encore rivés à son bol.
- Et en disant ces mots, une lourde larme s’échappa de son œil, caressa sa joue et alla se jeter dans son bol de chocolat chaud. Son chat Shakespeare dut sentir son désarroi car il grimpa à cet instant sur ses genoux et se mit à ronronner et à ronronner et à ronronner toujours plus fort, comme un moteur qui chauffait. Robinson le caressa en pensant que parfois les animaux étaient beaucoup plus humains que les humains eux-mêmes.
- Lazare entreprit de remettre un disque d’Elvis et d’inviter sa femme à danser un slow langoureux en pantoufles, les semelles glissant amoureusement sur le carrelage de la cuisine ce qui berçait la mélodie de petits : « pshhh, pshhh, pshhh» réguliers, rythmant leur danse. Louise, les cheveux toujours en bataille et le doudou solidement accroché à sa poche de pyjama, était occupée à colorier vigoureusement un dessin de toutes les couleurs sur la table du petit-déjeuner en sifflotant l’air du slow d’Elvis et Robinson seul semblait se morfondre sur son sort de petit garçon oublié par les siens.