« LES AVENTURES DE ROBINSON ET DE SON CHAT SHAKESPEARE » de Sonia WILLI est un roman jeunesse pour les enfants de 8/10 ans que j’ai écrit il y a plusieurs années et que j’ai choisi d’illustrer en réalisant des collages dont voici certains :


Il était une fois une matinée d’août claire et chaude. L’air moucheté de pollen tourbillonnait doucement dans les arbres d’un vert pomme éclatant tandis que quelque part dans un coin de son lit, Robinson rêvassait sur sa vie.
Dix ans aujourd’hui qu’il était là, sur cette Terre. Et qu’avait-il fait ? Bien sûr, il avait appris à parler, à marcher, à être propre, à jouer dans son parc, à laisser partir ses parents quelques heures sans crier à la mort comme un cochon de lait qu’on égorge, à rire, à se moquer des autres, à tirer dans les pattes de son chat Shakespeare avec un élastique, à faire du vélo sans les petites roues, à manger du chocolat au lait et aux noisettes (son chocolat préféré) en le partageant généreusement (enfin, plutôt vaguement…) avec sa petite sœur Louise, à écrire en majuscule, puis en attaché, à lire autre chose que des livres pour moutards encore crottés où ne figurent que deux ou trois phrases par page, à cuisiner un flan à la rhubarbe, à faire peur aux pigeons en leur courant après et en les traitant d’idiots finis, à jouer au foot, à compter les étoiles de la voie lactée, à dessiner un crocodile, d’accord.
Mais quoi d’autre ? Qu’avait-il fait de ces dix longues années passées sur Terre ? Pas grand-chose, à vrai dire. Il avait surtout passé beaucoup de temps à border son lit, à se laver les dents, à ranger sa chambre, à dormir, à manger, à laver la vaisselle, à garder sa petite sœur en lui chantant des chansons, à faire le trajet à pied ou en voiture de sa maison à l’école et de l’école à sa maison, à apprendre par cœur ses tables de multiplication, à boire des limonades, à se déshabiller tous les soirs avant de dormir et à se rhabiller tous les matins avant de prendre son petit-déjeuner, à déboucher et reboucher son stylo plume, à tenter de retenir les règles souvent tordues de la grammaire française, à se laver les mains avant de passer à table, à faire chaque soir des bisous à ses parents pour leur souhaiter une bonne nuit, à faire peur à sa petite sœur en lui racontant des histoires de fantômes, à prendre une grosse voix dans la nuit en l’appelant par son prénom et en lui disant qu’il était Dieu, mais un dieu qui ne parlait qu’aux gentilles petites filles ce pourquoi elle ne devait surtout pas en répéter une miette à son frère. Après, il pouffait de rire sous ses draps en lui faisant croire qu’il se réveillait et qu’il se demandait à qui, diable, elle pouvait bien parler toute seule dans la nuit. La petite Louise s’empressait alors de lui répondre :
« Non, non, rien. Il n’y a rien, je ne parle à personne. Je me parle toute seule. Enfin, non. Pas vraiment toute seule. Mais je ne dois pas le dire… »
Et une fois de plus, Robinson jubilait en se disant fièrement que Dieu avait gagné la partie.
Bref, il avait surtout passé des heures et des heures, depuis dix ans, à faire des choses ridicules. Des choses sans importance.
Or, aujourd’hui, jour de ses dix ans, Robinson voulait commencer à faire des choses extraordinaires. Des choses exemplaires, des grandes choses, des choses que les gens n’oublieraient pas et féliciteraient, bref, des choses essentielles.
Aujourd’hui, dans son lit, alors que des arbres d’un vert pomme éblouissant se faisaient chatouiller par la douce brise de cette chaude matinée du mois d’août, Robinson se demandait ce que pouvait bien être une chose essentielle.
Il était une fois… Il était une fois un petit garçon de dix ans qui voulait faire de sa vie des choses essentielles.
Mais comment s’y prenait-on ? On se levait un matin et l’on se disait à soi- même :
« Allez, hop, aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’essentiel de ma vie, comme de parcourir le monde pour sauver des enfants malades, d’aider un aveugle à traverser la rue, de trouver la solution scientifique pour enrayer une épidémie qui décime la moitié de la planète, de décider de gagner un jour le Prix Nobel de la paix, de laisser sa place assise dans un bus bondé à une vieille dame ou à une femme enceinte, de sauver des mains de cruels braconniers des bébés gorilles d’Amazonie ? »
Non ? Alors comment ? En gambadant dans les prés en attendant qu’une idée vienne ? En questionnant des gens dans la rue ? En observant vivre les adultes ? En gratouillant son chat sur le ventre en ne pensant à rien d’autre qu’à bien le gratouiller sur le ventre ? Où pouvait-il bien trouver la réponse ? Certainement pas la tête cachée sous sa couette.
Robinson sortit sa frimousse de son lit et éternua. Une petite mouche d’été lui chatouillait les narines en tournoyant à vive allure au-dessus de son nez.
— Va t’en, sale mouche !s’écria-t-il, un peu énervé par ses vaines recherches.
À ces mots, il entendit un ricanement. Un petit ricanement sourd et un peu aigu. Robinson tourna la tête à gauche, puis à droite, mais il ne vit rien d’autre que les meubles de sa chambre, tous sages et immobiles. À nouveau, le petit ricanement retentit dans la pièce. Robinson comprit alors que c’était la mouche. Elle ricanait en battant des ailes au-dessus de sa tête et en le regardant de ses gros yeux globuleux. Robinson se redressa vivement sur son lit.
- — Qui êtes-vous ? dit-il d’une voix la plus assurée possible.
- — Tu ne le vois donc pas ? Je suis une mouche,dit la mouche en
- continuant à virevolter au-dessus de son nez.
- — C’est vous qui ricanez ?
- — Bien sûr que c’est moi, je n’ai pas le droit de ricaner ?
- — Pourquoi vous ricanez ?
- — J’ai entendu tes petites tracasseries matinales, dit la mouche.
- — Et alors ?
- — Alors ça me fait ricaner, dit-elle en continuant sans gêne à ricaner.
- — Pourquoi ça vous fait ricaner ?
- — Tu n’es qu’un gamin, qu’est-ce qu’un gamin veut faire d’essentiel ?
- — Et vous, vous n’êtes qu’une mouche !reprit Robinson du tac au tac, qu’est-ce qu’une mouche peut prétendre savoir à ce qui est essentiel et à ce qui ne l’est pas ?
- La mouche atterrit sur le nez de Robinson et commença à faire sa toilette sans dire un mot.
- — Allez-vous en ! cria-t-il, vous me faite loucher si vous restez là !
- La mouche éclata de rire et s’envola à nouveau. Elle atterrit cette fois sur l’épaule de Robinson.
- — Là, c’est mieux ?questionna-t-elle poliment, ses grands yeux plantés dans ceux du petit garçon.
- — C’est mieux, répondit-il en souriant un peu.
- La mouche sourit elle aussi en le regardant plutôt gentiment, mais Robinson
- ne savait pas trop bien reconnaître le regard gentil d’une mouche.
- — Bon anniversaire, Robinson ! dit la mouche en souriant encore.
- — Vous connaissez mon prénom et vous savez que c’est mon anniversaire ?
- — Il faut croire, dit la mouche d’un air mystérieux.
- — Comment vous le savez ?
- — J’ai des oreilles et des yeux, bonhomme, dit la mouche en tournant ses gros yeux sur eux-mêmes étrangement, tu crois que je suis tombée de la dernière pluie ou née de la dernière couvée ?
- — Je ne sais pas. Je n’ai encore jamais discuté avec une mouche.
- — Ni moi avec un petit garçon, dit-elle en continuant à faire tourner en rond ses gros yeux comme si elle avait voulu hypnotiser Robinson.
- — Comment t’appelles-tu ?questionna-t-il avant de se raviser en lui jetant un œil inquiet, excusez-moi, je peux vous tutoyer ?
- — Bien sûr, dit la mouche d’une voix feutrée tout en faisant changer de sens la promenade incessante de ses yeux globuleux.
- — Comment t’appelles-tu ? répéta Robinson en ne pouvant s’empêcher de fixer ses gros yeux qui semblaient s’agrandir à vue d’œil.
- — Je n’ai pas de nom, dit la mouche calmement, personne ne m’a jamais appelée. Je m’appellerai comme tu m’appelleras.
- — Tu me donnes le droit de te baptiser ?
- — J’espère que c’est un honneur !dit la mouche en éclatant de rire et en faisant un peu grincer ses ailes transparentes contre son petit corps bleuté.
Elle se trouvait maintenant sur le bras gauche de Robinson et le lui chatouillait terriblement en s’y promenant de ses minuscules pattes.
- — Alors ? s’impatienta-t-elle en le fixant toujours.
- — Attends ! Je réfléchis ! Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on
- peut donner un nom à une mouche !
- Mais après seulement quelques secondes, Robinson sursauta sur son lit et s’écria :
- Lila ! Je t’appelle Lila !
La mouche parut étonnée. Pas mécontente. Juste étonnée.
- — Pourquoi Lila ?dit-elle d’un air curieux de gamine.
- — Je ne sais pas, dit Robinson. Peut-être parce que c’est un nom de fleur ?
- — Tu trouves que j’ai une tête de fleur ?
- — Peut-être bien, dit Robinson avec une petite lumière malicieuse dans
- l’œil, la tête d’une fleur mouchetée !
- Lila rit de bon cœur en se tenant le ventre avec ses ailes.
- Il y eut un petit silence, puis Lila, fraîchement baptisée, questionna Robinson à nouveau :
- — Tu ne crois pas que tu es un peu trop petit pour vouloir faire de ta vie des choses essentielles ?
- — Il y a un âge pour l’essentiel ?demanda Robinson d’un air grave.
- — Je ne sais pas, dit Lila, ce que je sais, c’est qu’il y a un âge pour
- l’insouciance et que tu es en plein dedans !
- — L’insouciance ? répéta Robinson sans bien comprendre.
- — Être sans souci, si tu préfères !
- — Mais je ne suis pas sans souci ! Ce n’est pas parce que je suis petit que je n’ai pas de souci ! Je me pose sans arrêt des questions !
- — Peut-être que tu devrais t’en poser moins ? répliqua Lila dans un sourire malin.
- — Évidemment, dit Robinson, piqué par la remarque de Lila, toi, tu as une cervelle de mouche, alors ce n’est pas pareil !
- — Tu me prends pour une inculte ? dit Lila, au moins aussi piquée que ne l’était son jeune interlocuteur, je connais l’Histoire de France sur le bout des ailes !
- — C’est ça ! dit Robinson en ricanant à son tour, où est mort Napoléon ? Comme personne ne répondait à sa question, il répéta :
- — Où est mort Napoléon ?
Mais seul un long silence lui répondit. Il regarda dans sa chambre, jusque dans ses moindres recoins. Derrière les rideaux, sous l’abat-jour de sa lampe de chevet, sous le poster de Fabien Barthez occupé à arrêter magistralement un ballon, dans son cahier de texte, sur tous les murs, même sous sa couette, mais, et c’était une chose sûre et non une chaussure, Lila la mouche n’était nulle part. Elle s’était sans doute envolée par la fenêtre, très mal à l’aise à cause de la question d’Histoire à laquelle elle ne savait pas répondre. Peut-être avait-elle rejoint à tire d’ailes la bibliothèque municipale la plus proche pour trouver la réponse à la question qu’il venait de lui poser, c’est en tout cas ce qu’espérait Robinson.
Soudain, il se sentit triste. Il aurait tellement voulu savoir ce qu’était pour une mouche une chose essentielle. Mais Lila ne lui en avait pas laissé le temps, sans doute vexée à cause de son ignorance de l’Histoire de France. Pourtant, Robinson ne lui en tenait pas rigueur. Il s’en moquait même totalement. Pour obtenir des réponses à ses questions historiques, il lui suffisait de pousser la grande porte en vieux bois vernis de la bibliothèque de son père, d’ouvrir un de ces grands volumes historiques gravés en fils d’or et d’y fourrer son nez, mais pour les questions sur la vie, c’était une autre histoire ! Se trouvait-il, ne serait-ce que dans un seul livre sur cette Terre l’explication par une mouche sur ce qui, d’après elle était essentiel dans l’existence ? Lui suffisait-il de pousser une grande porte en bois pour cela ? Non, bien sûr. Puisque cette explication, il fallait la chercher dans la tête de la mouche elle-même et non dans un livre écrit par des historiens à petites lunettes rondes, penchés sur de grands pupitres encombrés de science. Lila avait-elle été blessée quand il lui avait dit qu’elle n’avait qu’une cervelle de mouche et qu’elle ne pouvait donc pas distinguer ce qui était essentiel et ce qui ne l’était pas ?
— Robinson ?
Ça y était. La vie reprenait le dessus sur ses pensées matinales et il allait falloir faire face à la réalité de ces dix ans passés sur Terre.
— Robinson, tu viens ? Tout le monde t’attend !
La jolie voix de sa mère montait dans l’escalier et venait chatouiller ses oreilles. Soudain, Robinson se sentit le cœur en joie. Après tout, c’était aujourd’hui son anniversaire, il avait la chance de vivre dans une famille étrange, peut-être, mais plutôt sympathique qu’il aimait et il allait sans doute être couvert de cadeaux… Que demander de plus ? N’était-ce pas déjà un début de réponse ? L’essentiel dans la vie, c’était d’avoir une famille que l’on aime et qui vous aime (ce qui était souvent facile à dire mais pas à faire…) !
— Robinson, qu’est-ce que tu fais ?dit une petite voix vraisemblablement encore ensommeillée.
La petite sœur de Robinson, Louise, la mine endormie, les cheveux emmêlés et les yeux ronds, tirait la manche de pyjama de son grand frère. Dans un petit sourire rosé, elle monta en un rien de temps sur son lit et se mit à sauter dessus en hurlant :
— Bon anniversaire ! Bon anniversaire ! Bon anniversaire !!
Robinson, l’estomac chatouillé par les petits pieds de sa sœur, se mit à éclater de rire comme un fou et cette jolie matinée du mois d’août commença donc, dans la famille Puységur, par une cascade de rires d’enfants joueurs se chamaillant comme deux chiots sur un lit défait dont les ressorts grinçaient doucement comme pour participer à leur manière à cet instant de joie sans souci.