Cette scène extraite de : « ELIAS EST FOU (OU LE ROI N’EST PAS NOBLE) » de Sonia WILLI a été créée dans le cadre de mes pièces courtes : « IL NEIGE SOUS LE SCALP » dans une mise en scène de Hélène LEBARBIER au Théâtre Clavel en juin 2019 avec Franck CARON dans le rôle d’Elias, Maya KHELIFI dans le rôle de Pauline, Samantha PELE dans le rôle de Capucine et Anaïs AZEMA dans le rôle d’Arthur.



SCENE 2
PERSONNAGES : ELIAS, PAULINE, CAPUCINE, ARTHUR
Lumière blanchâtre. Néons. Elias, Pauline, Arthur et Capucine sont assis autour d’une longue table rectangulaire. Ils font face au public. Devant chacun d’eux : une assiette blanche et vide. Ils ont les mains sur la table et sourient spontanément. Ils sont aux anges. Des anges au paradis. On entend une légère musique de fond : la musique du spot publicitaire pour la marque « Ricoré « . Un temps mort, puis Elias se lève soudain de table, l’air lugubre, se met debout derrière sa chaise et commence à parler :
ELIAS (épelant). E – L – I – A – S. Elias. Je m’appelle Elias. J’ai trente-trois ans. Je n’ai aucune envie de mourir pour le moment. Je suis comédien. Un métier de rêve. Comédien, c’est la panacée !
PAULINE. Oh, non ! Le coup de la panne, assez ! Je dis : la panne, assez !!
ELIAS. Chut ! Tais-toi, ma chérie, je suis en train de parler !
PAULINE. Pardon, mon chéri ! Tu disais?
ELIAS. Je n’ai aucun problème d’argent.
PAULINE. Ah oui ?
ELIAS. Mais chut !
PAULINE. Désolée, mon chéri ! Je me tais !
ELIAS. Je… Qu’est-ce que je disais?
PAULINE. Que tu n’avais aucun problème d’argent… (Elle étouffe un rire.)
ELIAS (à sa femme). Chut ! (Face public). Je n’ai aucun problème d’argent. Aucun problème de cachets. Aucun problème non plus avec les ASSEDIC, l’assurance chômage, les Congés Spectacles, les impôts locaux, la taxe d’habitation, la redevance télé, les factures de gaz et d’électricité, de téléphone fixe et de portable, aucun problème de prêt immobilier sur quarante-cinq ans, de mutuelle, d’assurance vie, d’agio et tout ça. Tout ça, pour moi, c’est du charabia, voire du chinois. Je vis confortablement dans un loft de cent-cinquante mètres carrés à Montreuil, boulevard Théophile Sueur, avec ma femme Pauline et mes deux enfants Arthur et Capucine que j’adore. Je suis inondé de bonheur. Je n’ai jamais d’idées noires. Et même s’il m’arrive parfois des pépins, je ne me fous jamais la rate au court-bouillon. On pourrait même dire que j’ai ma rate qui s’dilate !
Elias embrasse Pauline sur la bouche.
ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.
PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cœur.
Pauline embrasse Arthur sur la joue.
PAULINE (à son fils) Je t’aime, mon chéri.
ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.
Arthur embrasse Capucine sur la joue.
ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.
CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.
Capucine embrasse Elias sur la joue.
CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.
ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.
Pauline se met debout derrière sa chaise, face public.
PAULINE (épelant). P-A-U-L- I- N-E. Pauline. Je m’appelle Pauline. J’ai vingt cinq ans. J’ai vingt-cinq ans depuis… Voyons… (Elle commence à compter dans sa tête le nombre d’années qu’elle a depuis qu’elle a atteint l’âge de vingt-cinq ans). Heu… (Elle se reprend). J’ai vingt-cinq ans.
Quand Pauline prononce le dernier « vingt-cinq ans », Elias se retient pour ne pas exploser de rire.
PAULINE (à son mari). Chut!
ELIAS (à sa femme). Désolé, mon cœur! Je suis sur les nerfs !
PAULINE (très sûre d’elle). J’ai vingt-cinq ans.
Elias se retient encore pour ne pas exploser de rire, mais il a vraiment beaucoup de mal.
PAULINE (agacée, à son mari). Mais arrête !
ELIAS (mort de rire). Vingt-cinq ans !! C’est trop fort !! (Se reprenant comme il peut). Pardon, ma chérie ! Pardon ! Désolé ! Vas-y ! Continue ! Tu as vingt-cinq ans et…?
Un petit temps de silence pendant lequel on sent que Pauline est complètement perdue.
PAULINE. J’ai… J’ai… Je… Bon ! Je… On peut dire que je suis une jeune femme positive. Tellement positive, qu’à l’école, on me surnommait « Mademoiselle Tant Mieux ». Dès qu’on m’annonçait quelque chose, je disais: « Mais tant mieux. Tant mieux parce que… » Parce que même si la vie était parfois difficile, il y avait selon moi toujours un « tant mieux » à dégoter quelque part. Je suis infirmière à l’hôpital intercommunal André Grégoire de Montreuil, boulevard de la Boissière, pas très loin de la bibliothèque André Malraux, et pratiquement juste en face de la maternelle Boissière qui longe le…
ELIAS. Abrège, ma chérie !
PAULINE. Quoi ?
ELIAS. Abrège ! Tout le monde s’en fout de la maternelle Boissière de Montreuil!
PAULINE. Ah bon ?
ELIAS. Bah oui !
PAULINE. Pardon ! Je… Je suis infirmière dans un hôpital…
ELIAS (l’interrompant). Oui. Parce que si c’était dans un square, ce serait étonnant !
PAULINE. Quoi encore?
ELIAS. Tu fais bien de préciser que tu travailles comme infirmière dans un hôpital et non dans un square. Parce que si tu travaillais comme infirmière dans un square, ce serait étonnant !
PAULINE. Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de square ?
ARTHUR (à son père). Chut, papa ! Tu déconcentres maman !
PAULINE (à son fils). Merci, mon chéri !
ELIAS (à son fils). Tu as raison, mon grand ! Papa est un con! (À sa femme). Reprends, mon cœur !
PAULINE. Je me lève à cinq heures du matin tous les jours et je termine mes journées à vingt heures et certains jours même à vingt-et-une heures. Je sens que ma vie est utile aux autres et que je contribue avec mon travail au bonheur du genre humain. Mon mari est un homme gentil, drôle, sensible, et muni d’une intelligence fine et pleine de délicatesse. C’est un comédien très talentueux et je l’admire énormément. Mais plus que tout, j’aime la vie qui bouillonne dans mes veines. Mes deux enfants sont les trésors de ma vie. Je ferais tout pour eux. Absolument tout. Même marcher nue, fouettée par un méchant vent sur une plage de glace de Sibérie orientale. Seulement s’il le fallait vraiment, bien sûr. Mais bon, s’il le fallait vraiment, pour eux, je le ferais !
Pauline embrasse Arthur sur la joue.
PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.
ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.
Arthur embrasse Capucine sur la joue.
ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.
CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.
Capucine embrasse Elias sur la joue.
CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.
ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.
Elias embrasse Pauline sur la bouche.
ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.
PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cœur.
Pauline embrasse Arthur sur la joue.
PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.
ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.
Arthur se lève et se met debout derrière sa chaise, face public.
ARTHUR (épelant). A-R-T-H-U-R. Arthur. Je m’appelle Arthur. J’ai douze ans. Je suis le portrait craché de Harry Potter. Et j’ai un talent certain pour la magie.
Arthur casse un œuf sur la tête de sa sœur qui ne moufte pas. Comme si elle n’avait rien vu et rien senti.
Elias et Pauline applaudissent leur fils. Capucine applaudit aussi son frère, mais sans enthousiasme. Arthur a le succès modeste.
ARTHUR. J’ai toujours été le premier de ma classe dans toutes les matières. Sauf en Anglais où je suis devancé d’une tête par James Smith qui n’a absolument aucun mérite pour ça car il est né à Londres et sa famille est de nationalité britannique depuis vingt-cinq générations au moins. Autant dire depuis toujours. Alors, à chaque trimestre, quand je découvre sur mon nouveau bulletin scolaire que cet enculé de James Smith m’a encore dégommé et trône comme un roi à la première place du podium, maman me dit :
PAULINE (à son fils). Mais tant mieux. Tant mieux, mon chéri, parce que grâce à… Grâce à… Comment il s’appelle déjà, ce p’tit con ?
ARTHUR. Son nom est Smith, maman. (Épelant). S – M – I – T – H. Smith. James Smith.
PAULINE. Grâce à ce… Ce James Smith, tu apprends à te dépasser et à surtout ne pas te reposer sur tes lauriers ! Et tu te rends compte, si un jour, mon chéri, si un jour tu réussis à obtenir la première place en Anglais, en devançant James Smith dans sa propre langue maternelle…
ARTHUR (à sa mère, l’interrompant). Qui te dit qu’elle est propre ?
PAULINE. Pardon, mon chéri ?
ARTHUR. Qui te dit qu’elle est propre, la langue de sa mère ?
Pauline fout une raclée à son fils tout en lui souriant aux anges.
ARTHUR. Aïe !
PAULINE. Chut ! On n’interrompt pas les adultes ! Tu te rends compte, mon chéri, quel triomphe ce serait ?
ARTHUR. Alors je souris et je redouble d’efforts pour dégommer ce sale enfoiré de rosbif au prochain contrôle d’Anglais. À part ça, je suis un gamin vif ..
PAULINE (très dubitative). Oui… Heu… Vif, vif… Heu…
ARTHUR (se reprenant de mauvais cœur). Plutôt vif et dynamique…
Au mot « dynamique », Elias éclate de rire.
PAULINE (à son mari, chuchotant). Chut, mon cœur !
ELIAS (à sa femme, chuchotant). Pardon, mon cœur !
ARTHUR (il en a plein les bottes). Un gamin vif et dynamique, un conquérant et non un con errant. Je suis aussi bourré de plein d’autres qualités que je n’aurais pas ici le temps de toutes vous énumérer tellement il y en a. Contrairement à mon père qui, lui, n’est pas bourré de plein de qualités, mais qui est bourré tout court. Alléluia !
Arthur embrasse Capucine sur la joue.
ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.
CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.
Capucine embrasse Elias sur la joue.
CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.
ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.
Elias embrasse Pauline sur la bouche.
ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon cœur.
Mais Pauline, au lieu de parler comme d’habitude, ne dit rien. Elle reste muette, face public, le néant danse dans ses yeux.
ARTHUR (à sa mère, lui donnant un petit coup de coude, chuchotant). Maman ! C’est à toi !
ELIAS (à sa femme). Je reprends ! Reste bien dans le coup, mon cœur ! Au taquet ! Au taquet. Au taquet ! Concentre-toi ! Attention ! Je reprends ! Je t’aime…
Elias n’a pas le temps de finir sa phrase, il se prend une raclée par Pauline.
ELIAS (à sa femme). Aïe ! Tu ne m’embrasses pas, mon cœur?
PAULINE (à son mari). Non !
ELIAS (à sa femme). Pourquoi, mon cœur ?
PAULINE (au bord de la crise d’hystérie, à son mari). Tu pues le whisky ! J’ai l’impression d’avoir épousé une bouteille ! Et arrête de m’appeler « mon cœur » ! Pourquoi on s’appelle toujours « mon cœur » ? Tu n’entends pas comme c’est ridicule de s’appeler toujours « mon cœur » ?
ARTHUR. Alléluia !
Pauline embrasse Arthur sur la joue.
PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.
ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.
Arthur embrasse Capucine sur la joue.
ARTHUR (à sa sœur). Je t’aime, ma sœur.
CAPUCINE (à son frère). Je t’aime, mon frère.
Capucine se lève de table, se met debout derrière sa chaise, face public, et ne dit rien. Après un temps de silence un peu long pendant lequel elle ne fait rien, elle se rassoit. Pauline attend que sa fille se soit rassise pour lui foutre une raclée sans la regarder.
CAPUCINE. Même pas mal !
Elias fout à son tour une raclée à sa fille. Celle-ci encaisse le coup sans rien dire.
ELIAS (à sa fille). Tu vas te relever, oui ?!
Capucine se relève, se met debout derrière sa chaise et ne dit rien. Long silence. Encore plus long que la première fois.
ELIAS (à sa fille). Et bah dis quelque chose !
CAPUCINE (à son père). Je n’ai rien à dire !
PAULINE (à sa fille). Un petit effort, ma chérie ! On a toujours un petit quelque chose à dire.
ELIAS (à sa fille). Sois polie et présente-toi !
PAULINE (à sa fille). Tu peux le faire, ma chérie ! Je suis sûre que tu peux le faire ! Allez, sois gentille ! Ça te fera du bien !
CAPUCINE (d’une traite). Alors je le regarde et je lui dis : « Oui, Pedro, prends-moi comme une chienne ! Oui, oui, comme ça ! Mets ta grosse queue dans ma bouche et gicle ! Je vais boire le jus de tes couilles jusqu ‘à la dernière goutte, Pedro ! Prends-moi comme une salope ! Je suis une grosse salope, Pedro ! » Alors Pedro me prend comme une salope, il me pilonne le cul et la chatte et je jouis !
Elias et Pauline sont outrés. Tellement sous le choc qu’ils ne disent rien et n’ont aucune réaction pendant un court temps. Pendant ce court temps, Arthur se retient pour ne pas exploser de rire. Puis Pauline fout une raclée à sa fille. Puis Elias fout une raclée à sa fille.
CAPUCINE (reconnaissante). Merci, papa ! Merci, maman !
Capucine embrasse Elias sur la joue.
CAPUCINE (à son père). Je t’aime, papa.
ELIAS (à sa fille). Je t’aime, ma chérie.
Elias veut embrasser Pauline sur la bouche. Il se penche vers elle pour l’embrasser, mais celle-ci le repousse au dernier moment.
ELIAS (à sa femme). Je t’aime, mon c…
PAULINE (à son mari). Je t’aime, mon cul, pendant que tu y es !
Pauline fout une raclée à son mari.
ELIAS. Aïe ! Salope !
PAULINE. Tu ne l’as pas volée !
PAULINE (à son fils). Je t’aime, mon chéri.
ARTHUR (à sa mère). Je t’aime, maman.
Arthur embrasse Capucine sur la joue.
ARTHUR. Je t’aime, ma sœur.
CAPUCINE. Je t’aime, mon frère.
TOUS (en chœur, face public). Bref, on s’aime !
Noir sec.