SCENE 7
« QUELQU’UN DEHORS, MOI NULLE PART » de Sonia WILLI a été créé en résidence de création à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois en mars 2012 dans une mise en scène d’Anne MONFORT (Compagnie day-for-night) puis repris au Théâtre du Colombier (Bagnolet) et à la Ferme de Bel Ebat (Guyancourt).
Avec les comédiens : Laure WOLF, Jeanne ROSA, et Florent GUYOT.


PERSONNAGES. EMMA MILO, LA BARMAID, HOMME.
LIEU. UN CAFE SORDIDE.
La barmaid est vêtue d’une robe de mariée blanche.
HOMME. (levant son verre d’alcool). Vive la mariée !!
Il boit son verre cul sec et rit bruyamment. La barmaid rit avec lui. L’homme, soudain, lui donne une gifle. La barmaid le regarde avec un regard noir et lui rend sa gifle.
BARMAID. Vive la mariée !!
Pour se faire pardonner, l’homme se saisit d’un bouquet de fleurs défraîchi qui était dans un vase posé sur une table et l’offre à la barmaid. Celle-ci balance le bouquet en l’air en riant. Le bouquet atterrit aux pieds d’Emma qui vient d’entrer dans le café. Elle a dix ou douze ans. Elle porte un manteau rouge. Ils la dévisagent.
HOMME. Regardez-moi qui est là…
BARMAID. Un ange.
HOMME. En enfer.
BARMAID. Le petit chaperon.
HOMME. Tu t’es perdue, petite ?
Emma regarde le bouquet à ses pieds, elle se penche pour le ramasser.
EMMA. Bonjour. Excusez-moi. Je cherche mon père.
Emma donne le bouquet à l’homme.
HOMME. Qui ça ?
EMMA. Mon père.
BARMAID. Ton père ?
EMMA. Léonard. Léonard Milo. Il vient tout le temps boire ici. C’est Léonard, mais on dit Léo. Vous le connaissez ?
HOMME. Il est parti.
EMMA. Parti ?
BARMAID. Faire une course.
EMMA. Ah.
HOMME. Tu veux l’attendre ici ?
EMMA. Je ne sais pas.
BARMAID. Il fait froid dehors.
EMMA. Oui.
HOMME. Tu es gelée.
EMMA. Je suis une dame de glace. C’est ce qu’on dit à l’école. Il a dit quand il reviendrait ?
BARMAID. Non.
HOMME. Mais il va revenir.
BARMAID. Tu vas l’attendre ici.
HOMME. Dehors, tu attraperas la mort.
EMMA. D’accord. Ici ?
BARMAID. Tu veux t’asseoir ?
EMMA. Non… Si. D’accord.
HOMME. Mets-toi là.
EMMA. Oui. Merci monsieur.
Un silence.
EMMA. Je ne sais pas quoi dire.
HOMME. À propos de quoi ?
EMMA. Je ne sais jamais quoi dire.
HOMME. Tu n’as rien à dire.
EMMA. Ah. D’accord.
HOMME. Tu crois qu’il s’est perdu ?
EMMA. Qui ?
HOMME. Ton père. Il est peut-être tombé dans la mer ?
EMMA. J’espère qu’il n’est pas mort. Vous croyez qu’il est mort ?
BARMAID. Évidemment qu’il n’est pas mort ! Ne l’écoute pas, il est bête !
EMMA. Tu t’es mariée ?
BARMAID. Oui. J’avais trop bu !
Tous éclatent de rire sauf Emma qui reste très sérieuse.
EMMA. Pourquoi ?
BARMAID. Pourquoi je me suis mariée ou pourquoi j’avais trop bu ?
EMMA. Les deux.
BARMAID. Si je n’avais pas trop bu, je ne me serais pas mariée. Mais si je ne m’étais pas mariée, j’aurais quand même trop bu. Alors je me suis dit : « Quitte à trop boire, autant se marier ! »
Tous éclatent de rire sauf Emma.
EMMA. Ah d’accord.
BARMAID. Tu as quel âge ?
EMMA. Douze.
BARMAID. Tu auras envie de te marier quand tu seras grande ?
EMMA. Je ne sais pas. Ça fait mal ?
Tous éclatent de rire, sauf Emma.
BARMAID. Ça dépend avec qui tu te maries…
EMMA. Oui. Mais moi je ne saurais pas quoi dire.
BARMAID. À qui ?
EMMA. À mon mari.
BARMAID. Pourquoi ?
EMMA. Je ne sais jamais quoi dire. Qui je dois écouter.
BARMAID. Tu as encore le temps de savoir.
EMMA. Oui. D’accord.
HOMME (à Emma). Ça va ?
EMMA. Oui. Ça va.
HOMME. Qu’est-ce que tu racontes ?
EMMA. Je ne sais pas. Rien.
HOMME. Tu ne t’ennuies pas ?
EMMA. Non. Vous avez des têtes de pigeons.
La barmaid et l’homme rient.
BARMAID. De pigeons ?
EMMA. Oui. De pigeons voyageurs.
BARMAID. On va jouer à un jeu en attendant ton vieux, tu veux ?
EMMA. Quel jeu ?
HOMME. Comment tu t’appelles ?
EMMA. Emma. Emma Milo.
HOMME. Tu aimes les jeux, Emma Milo ?
EMMA. Ça dépend quel jeu.
HOMME. C’est très simple. C’est comme un jeu de relais. C’est comme si nous formions une grande chaîne. Chacun doit continuer la phrase de son voisin de gauche, pour que son voisin de droite puisse la continuer à son tour et ainsi de suite jusqu’à obtenir toute une histoire.
BARMAID. Si quelqu’un ne commence pas sa phrase par le dernier mot prononcé par son voisin de gauche, il aura pour gage de boire cul sec ce petit verre.
HOMME. Tu verras. C’est très amusant.
BARMAID. Tu as compris, Emma ?
EMMA. Non.
BARMAID. Qu’est-ce que tu n’as pas compris ?
EMMA. Pourquoi vous perdez votre temps avec moi ?
HOMME. Parce qu’on ne veut pas que tu t’ennuies.
BARMAID. Et que t’as l’air d’être une gentille fille.
HOMME. T’es une gentille fille, non ?
EMMA. D’habitude les adultes ne perdent jamais leur temps pour jouer avec moi.
BARMAID. Tu veux jouer, oui ou non ?
EMMA. Oui, oui, si vous voulez, oui d’accord.
HOMME. Bon, je commence !
EMMA. Qu’est-ce qu’il y a dans le verre qu’on doit boire ?
BARMAID. C’est sucré. Très bon. Comme du miel. Tu verras.
HOMME. Je commence : Le petit homme était tombé.
BARMAID. Tombé de son échelle à trois pieds.
HOMME. Non, de son tabouret à trois pieds.
BARMAID. Perdu !
L’homme boit le verre cul sec.
EMMA. Les échelles n’ayant pas des pieds, mais des barreaux ; et le petit homme n’était pas tombé de son échelle à barreaux mais de son tabouret à trois pieds. C’est comme ça ?
HOMME. Non ! Perdu !
Emma boit le verre à petites gorgées.
EMMA. C’est fort !
BARMAID. Bref, il était tombé.
HOMME. Perdu !
La barmaid boit le verre cul sec.
BARMAID. Patatras.
HOMME. Perdu !
La barmaid boit le verre cul sec.
BARMAID. À terre.
HOMME. Perdu !
La barmaid boit le verre cul sec.
LA BARMAID. Terrassé.
HOMME. Perdu !
BARMAID. Mince !
HOMME. Écrabouillé, le petit homme.
La barmaid boit le verre cul sec.
EMMA. Plus là, aplati comme une crêpe sur le bitume.
HOMME. Perdu ! Bois !
Emma boit le verre cul sec en riant.
EMMA. C’est bon. On dirait…
BARMAID. Chut !
EMMA. Pardon.
HOMME. On en est où ?
BARMAID. Bitume.
HOMME. Le bitume, il l’avait parcouru depuis le matin.
BARMAID. Le matin, il s’était levé aux aurores et avait mangé des crêpes.
EMMA. Des crêpes au chocolat et aux cacahuètes.
HOMME. Aux cacahuètes grillées.
BARMAID. Grillées comme ce vieux bouc que son père avait mangé devant lui il y a plusieurs années, après l’avoir écrasé sur la route.
EMMA. La route était longue depuis ce matin et il avait mal aux dents.
HOMME. Aux dents de devant.
BARMAID. Devant sa maison, un rossignol chantait la venue du printemps.
EMMA. Le printemps revenait tous les ans et c’était embêtant.
HOMME. Embêtant comme les maux de dents.
BARMAID. Dents de lait qui tombaient, bougeaient, vacillaient sous l’épreuve du balancement du doigt sur la dent.
EMMA. Où est mon père ?
HOMME. Chut ! Il va revenir.
BARMAID (à Emma). La dent… ?
EMMA. La dent pantelante mais coriace résistait un moment puis s’abandonnait.
HOMME. S’abandonnait son enfance, disons ses souvenirs d’enfance. Toutes ces odeurs, ces maisons, les odeurs de ces maisons, le poids des chambres.
BARMAID. Les chambres de cette maison l’avaient marquée.
EMMA. Marqué comme un cheval.
HOMME. Un cheval parce qu’on dit marqué au fer rouge.
BARMAID. Rouge comme le sang qui lui avait monté au visage quand il avait embrassé sa première petite amoureuse, sa plus affreuse camarade de classe dans cette chambre à l’odeur entêtante.
EMMA. Dites-moi ce que vous avez fait à mon père.
HOMME. Entêtante comme la cantate de Bach que sa mère écoutait à ce moment-là, assise dans la véranda.
BARMAID. La véranda. Pourquoi était-elle restée là ?
EMMA. Là, sans dire un mot, juste là, présente et observatrice de l’innommable : son fils allait emballer une petite femme.
HOMME. Une petite femme qui n’était pas elle.
BARMAID. Elle, qui n’était pas son fils, mais sa mère et qui aurait voulu être sa femme, donc cette femme puisque pour le moment, cette femme était sa femme.
EMMA. Sa femme le temps de quelques cabrioles sur le divan. Vous l’avez tué ?
HOMME. Le divan était vieux et miteux et rempli des poils du chien Edgar. (À Emma) : Ne dis pas n’importe quoi !
BARMAID. Edgar, un épagneul mâtiné de dogue que la famille avait adopté depuis plus de quinze ans, alors qu’il désertait sa première famille composée d’indignes lascars joueurs de poker invétérés et pas plus attachés aux animaux que sa grand-mère aux histoires de brigands.
HOMME. Brigand, le petit homme s’était senti, sur le divan rempli des poils d’Edgar, lorsqu’il tentait de se déniaiser avec cette jeune demoiselle affreuse apparemment très allergique aux poils de chien et peut-être tout spécialement à ceux des épagneuls mâtinés de dogue puisqu’elle ne cessait d’éternuer bruyamment en l’éclaboussant de sa morve verdâtre et pas vraiment excitante tout en se grattant la gorge qu’elle avait cramoisie.
BARMAID. Cramoisie, comme ses cuisses qu’elle ne voulait pas ouvrir, même s’il lui chatouillait les aisselles pour qu’elle rie et se laisse faire.
HOMME. Faire la paix, cela n’avait pas été facile car la jeune fille affreuse lui en voulait beaucoup et sa déception se lisait sur son visage d’enfant boudeur et renfrogné.
EMMA. Pourquoi vous m’avez dit qu’il allait revenir tout à l’heure ?
BARMAID. Renfrogné lui aussi, le petit homme, de rage, l’avait laissée se rhabiller seule et avait couru vers la véranda se faire consoler par sa mère, cette femme qu’il n’aurait jamais.
HOMME. Jamais ce souvenir d’enfance n’avait fui sa mémoire et il pleurait à grosses larmes à chaque fois qu’il entendait cette cantate de Bach.
BARMAID. Bach l’avait peut-être sauvé du gouffre en lui évitant de passer sa vie auprès de cette jeune ingénue allergique aux poils de son chien.
HOMME. Son chien en fut bien malheureux d’ailleurs.
BARMAID. D’ailleurs Bach, il le détestait.
EMMA. Et s’il ne revenait jamais ?
HOMME. Il le détestait comme sa vie. (À Emma) : On est des amours, mais si on se met en colère, c’est le diable qui se mettra à crier. Tu ne voudrais pas entendre le cri du diable, mon amour ?
EMMA. Pardon ?
BARMAID (à l’homme) : Arrête !
HOMME (à la barmaid) : Ne me donne pas d’ordre !
EMMA (à l’homme) : Qu’est-ce que vous avez dit ?
BARMAID. Il le détestait comme sa vie…
EMMA (à l’homme 1) : Qu’est-ce que vous avez dit ?
HOMME (à Emma) : Mange ta soupe !
Tous rient sauf Emma.
EMMA. Je ne suis pas votre amour.
BARMAID. (À Emma) : Ne l’écoute pas. Un gamin.
EMMA. Vous croyez qu’il est mort ?
HOMME. Sa vie qui filait droit devant comme un camion espagnol sur le bitume gris d’une autoroute du sud.
EMMA. Je devais le chercher ici. Il n’était pas à la maison. Elle m’a dit : « va là-bas, il doit encore être là-bas, à lever le coude comme d’habitude pendant que je me crève, va, et ramène-le ! »
BARMAID. Le sud, la région où allait mourir son père en cette fin d’après-midi du mois d’août.
EMMA. On peut arrêter de jouer ?
BARMAID. On peut arrêter de jouer pour la petite ?
L’homme donne une claque à la barmaid.
LA BARMAID. Aïe !
EMMA. Je ne peux pas repartir sans lui. Qu’est-ce que je lui dirais ? Je ne suis qu’une petite fille.
HOMME. Août, la saison des amours et des doutes. (À Emma) : Tu es bien assez grande.
BARMAID. Doutes qui le persécutèrent toute sa vie durant, car il se demandait si ce père maintenant absent l’avait un jour aimé.
HOMME. Aimé, il l’avait pourtant été, mais il avait des doutes et il était tombé du haut de son tabouret à trois pieds lorsque sa mère lui avait dit : « Il est mort » en rentrant des courses, comme si elle avait soudain été soulagée de quelque chose.
EMMA. Bien assez grande pour perdre mon père ?
BARMAID. Et quelque chose en lui lui avait dit que jusqu’à sa mort, il dormirait auprès de cette femme qui n’était pourtant que sa mère.
HOMME. Tu crois qu’une petite fille aurait tes seins ?
BARMAID. Tu crois qu’une petite fille aurait tes yeux ?
HOMME. Tu es bien assez grande pour découvrir l’amour.
BARMAID. Ne fais pas d’histoire.
HOMME. Si tu parles, on te mettra une balle dans ta tête d’ange !
L’homme viole Emma sous le regard et avec l’aide de la barmaid.
Noir.