
Photo : Jean-Michel VOGE
Les idées fixes
La vinasse
Le coeur au bord des lèvres
Est-ce que ça va passer ?
Il a bu la veille
Il s’est pris une belle mine
Il a le teint jaune
Celui d’une poupée de cire
Ou le visage déserté
D’un déjà mort
Il s’est assis dans le carré famille
Pas de billet de toute façon
Autant s’asseoir dans le carré famille
Une distraction pour ses yeux creux
Le gamin en face de lui
Le regarde sans le voir
Ses yeux roulent sur eux-mêmes
Ne se fixent nulle part
Il doit avoir trois ou quatre ans
Une fossette mange sa joue gauche
Ses cheveux sont collés dans sa nuque
Il est nerveux
Se met debout sur son siège
Se rassoit
Se remet debout
Il gémit
Appelle sa mère
L’appelle encore
Elle ne lui répond pas
Elle est à côté de lui
Mais elle ne lui répond pas
Elle est au téléphone
Elle parle d’un rendez-vous reporté
Ou peut-être même annulé
Elle ne sait pas
Elle ne sait pas encore
Elle tremble
Elle le force à se rassoir
Le petit renverse son verre d’eau
Elle hurle
Raccroche son téléphone
Merde
Tu ne peux pas faire attention ?
Le petit se met à pleurer
Des larmes de crocodile
Dit sa mère
Tu ne sais verser que des larmes de crocodile
C’est comment les larmes de crocodile ?
Demande le gamin
C’est vert ?
La mère soupire
Excédée
Elle lui colle une tablette entre les mains
T’as qu’à jouer à ton jeu
Ça te calmera
Les yeux du petit s’enfoncent dans l’écran
Et il oublie de boire son verre d’eau
Dans sa nuque
Des gouttes de sueur
Forment une petite rivière
Qui s’écoule lentement
Sous son tee-shirt à rayures
Le train redémarre
Il fait une chaleur à crever
La climatisation ne marche plus
Quand il ferme les yeux
Il la voit
Elle
Sur le quai du train
Elle porte une chemise blanche
C’est un ange
Elle lève la tête
Les yeux vrillés au ciel
Mais il n’y a pas de ciel là-haut
Pas de ciel
Il n’y a que le plafond rouillé de la gare
Elle tire une dernière bouffée de cigarette
La jette sur le quai
Sans prendre le temps de l’éteindre
Quand elle le voit
Lui
Ses grands yeux se figent soudain
Puis le fuient
Elle commence à courir sur le quai
De plus en plus vite
Mais elle l’a pris dans le mauvais sens
Il n’y a que les rails au bout du quai
Pas de gare
Pas de sortie de secours
Elle court toujours
Le train arrive au loin
Il crie
Arrête-toi
Où tu vas comme ça ?
Arrête-toi
Elle ne s’arrête pas
Ses pieds semblent s’enfoncer sans ralentir
Dans le goudron brûlant du quai
Le train se rapproche
Sa grande carcasse de ferraille
Fait le bruit du diable en avançant
Elle court toujours
Il sent les gouttes de sueur perler sur son front
Dans sa nuque
Et dégouliner le long de son dos
Quand elle saute
Il ferme les yeux
Bouche ses oreilles
Et monte dans un autre train
Celui d’à côté
Ce train-là
Dont la climatisation est en panne
Dont les toilettes puent l’urine
Et le vieux sandwich au pâté de campagne
Ce train pour lequel il n’a pas de billet
Ce train qu’il ne devait pas prendre
Les idées fixes
La vinasse
Il s’en est pris une belle
La veille
La mémoire est une traîtresse
Il rouvre les yeux
En face de lui
Le gamin s’est endormi
La joue collée au genou maigre de sa mère
Elle non plus n’a pas résisté au sommeil
Il regarde par la fenêtre le paysage défiler
La campagne est jaune et verte
Comme un film dont la pellicule aurait
Cramé par endroits
Entre ses doigts jaunis
Son mégot rétréci lui brûle les doigts
Le mal de cœur est toujours là
Lancinant
Est-ce que ça va passer ?