LES IDEES FIXES (poème)

Les idées fixes

La vinasse

Le coeur au bord des lèvres 

Est-ce que ça va passer ?

Il a bu la veille 

Il s’est pris une belle mine

Il a le teint jaune

Celui d’une poupée de cire

Ou le visage déserté

D’un déjà mort

Il s’est assis dans le carré famille

Pas de billet de toute façon 

Autant s’asseoir dans le carré famille

Une distraction pour ses yeux creux

Le gamin en face de lui

Le regarde sans le voir

Ses yeux roulent sur eux-mêmes 

Ne se fixent nulle part 

Il doit avoir trois ou quatre ans

Une fossette mange sa joue gauche

Ses cheveux sont collés dans sa nuque

Il est nerveux

Se met debout sur son siège

Se rassoit

Se remet debout 

Il gémit 

Appelle sa mère 

L’appelle encore 

Elle ne lui répond pas

Elle est à côté de lui

Mais elle ne lui répond pas

Elle est au téléphone 

Elle parle d’un rendez-vous reporté

Ou peut-être même annulé 

Elle ne sait pas 

Elle ne sait pas encore 

Elle tremble 

Elle le force à se rassoir 

Le petit renverse son verre d’eau 

Elle hurle

Raccroche son téléphone 

Merde

Tu ne peux pas faire attention ?

Le petit se met à pleurer

Des larmes de crocodile 

Dit sa mère 

Tu ne sais verser que des larmes de crocodile 

C’est comment les larmes de crocodile ?

Demande le gamin

C’est vert ?  

La mère soupire

Excédée

Elle lui colle une tablette entre les mains

T’as qu’à jouer à ton jeu

Ça te calmera

Les yeux du petit s’enfoncent dans l’écran 

Et il oublie de boire son verre d’eau

Dans sa nuque

Des gouttes de sueur 

Forment une petite rivière 

Qui s’écoule lentement 

Sous son tee-shirt à rayures

Le train redémarre 

Il fait une chaleur à crever

La climatisation ne marche plus

Quand il ferme les yeux 

Il la voit

Elle

Sur le quai du train

Elle porte une chemise blanche

C’est un ange

Elle lève la tête 

Les yeux vrillés au ciel

Mais il n’y a pas de ciel là-haut 

Pas de ciel

Il n’y a que le plafond rouillé de la gare

Elle tire une dernière bouffée de cigarette 

La jette sur le quai

Sans prendre le temps de l’éteindre  

Quand elle le voit

Lui

Ses grands yeux se figent soudain 

Puis le fuient

Elle commence à courir sur le quai

De plus en plus vite

Mais elle l’a pris dans le mauvais sens

Il n’y a que les rails au bout du quai

Pas de gare

Pas de sortie de secours

Elle court toujours 

Le train arrive au loin

Il crie

Arrête-toi 

Où tu vas comme ça ?

Arrête-toi

Elle ne s’arrête pas

Ses pieds semblent s’enfoncer sans ralentir 

Dans le goudron brûlant du quai

Le train se rapproche

Sa grande carcasse de ferraille 

Fait le bruit du diable en avançant 

Elle court toujours 

Il sent les gouttes de sueur perler sur son front 

Dans sa nuque

Et dégouliner le long de son dos

Quand elle saute

Il ferme les yeux

Bouche ses oreilles 

Et monte dans un autre train

Celui d’à côté 

Ce train-là

Dont la climatisation est en panne

Dont les toilettes puent l’urine

Et le vieux sandwich au pâté de campagne 

Ce train pour lequel il n’a pas de billet 

Ce train qu’il ne devait pas prendre

Les idées fixes

La vinasse

Il s’en est pris une belle

La veille

La mémoire est une traîtresse 

Il rouvre les yeux

En face de lui

Le gamin s’est endormi

La joue collée au genou maigre de sa mère 

Elle non plus n’a pas résisté au sommeil

Il regarde par la fenêtre le paysage défiler 

La campagne est jaune et verte

Comme un film dont la pellicule aurait 

Cramé par endroits 

Entre ses doigts jaunis

Son mégot rétréci lui brûle les doigts

Le mal de cœur est toujours là

Lancinant 

Est-ce que ça va passer ?

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Publié par Sonia WILLI

Comédienne de formation (Ecole Périmony), auteure de pièces de théâtre déjà mises en scène par Victor GAUTHIER-MARTIN, Anne MONFORT, Hélène LEBARBIER, (Nouveau Théâtre de Montreuil, CDN de Montreuil, la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois, Théâtre Nanterre-Amandiers, Théâtre de Chelles, Théâtre du Colombier, Bagnolet, Théâtre Clavel, Théâtre Universitaire de Nantes), boursière du CNL (Centre National du Livre), j'écris également des nouvelles, des poèmes et des romans. Parallèlement à mon travail d'écriture, je suis également coach de comédiens, c'est-à-dire que j'aide les comédiens à préparer et à répéter au mieux leurs rôles pour le théâtre, le cinéma ou la télévision.

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