« LA FAUTE DES GRANDES VACANCES » de Sonia WILLI est une nouvelle extraite de : « LE JOUR BAISSAIT », le recueil de mes nouvelles dont le point commun est d’avoir été écrites à partir de la première phrase d’un autre auteur. Cette nouvelle-là, j’ai choisi de l’écrire à partir de la première phrase du roman : « Les lois de l’attraction » de Bret Easton Ellis.


LA FAUTE DES GRANDES VACANCES
« et c’est une histoire qui va peut être t’ennuyer mais tu n’es pas obligé d’écouter, elle m’a dit, parce qu’elle avait toujours su que ça se passerait comme ça, et c’était sa première année ou plutôt, croyait-elle, son premier week-end, en fait un vendredi de septembre à Camden, cela se passait voici trois ou quatre ans, elle a tellement bu qu’elle a fini au lit, perdu sa virginité (tard, à dix-huit) dans la chambre de Corna Slavin, parce qu’elle était en première année et qu’elle partageait sa chambre avec une coturne et que Lorna était en troisième ou quatrième année et très souvent chez son petit ami en dehors du campus, déflorée non pas comme elle l’a cru par un étudiant de deuxième année spécialisée en céramique, mais soit par un étudiant en cinéma de la fac de New-York, venu dans le New Hampshire pour la soirée du Prêt-à-Baiser, soit par un type de la ville ».
— Tu as aimé ?
C’est la question qu’il lui avait posée juste après.
— Tu as aimé ?
Elle ne le voyait pas parce qu’il faisait trop noir dans la chambre et aussi parce qu’elle avait trop bu (trois scotch, deux vodka orange, trois ou quatre whisky coca et pas mal de coupes de Champagne avant tout ça). Elle aurait voulu lui dire :
— C’était pourri et tu m’as fait très mal.
Mais comme elle se sentait vraiment gourde d’être encore pucelle à dix-huit ans, elle n’avait pas osé, donc, elle avait juste dit d’une voix dont elle ne se souvenait plus la couleur tant sa mémoire s’envolait :
— C’était OK, baby.
Elle aurait voulu terminer sa phrase par le prénom du type qui venait de la déflorer, mais elle l’avait oublié donc elle ne voulut pas risquer de se tromper et elle n’ajouta rien après ça. Lui non plus d’ailleurs. Elle croit même qu’il dormait déjà quand elle avait prononcé sa phrase. Tant mieux. Après un tel fiasco, il était beaucoup plus judicieux et intelligent de s’enfoncer dans le sommeil en tâchant d’oublier la réalité et de rêver à quelque chose de beau, par exemple à rêver d’amour. Au moment où il l’avait pénétrée, au-delà de la douleur que cela avait déclenché en elle, elle avait eu envie d’amour. Elle avait eu envie de lui dire quelque chose de doux à l’oreille. Elle avait eu envie de tendresse, de complicité. Mais elle n’avait aucune tendresse à lui donner, aucune complicité à partager avec lui. Et ce type ne la connaissait pas et elle non plus. Et lui ne pensait qu’à tirer son coup et elle à n’être qu’un coup. Il avait bien essayé de la faire jouir mais comme elle était novice, elle n’y parvint pas et cela l’énerva, lui : elle fait sa difficile, il pensait, ou bien c’est une frigide, ou bien une romantique, l’un ou l’autre mais en tout cas, ce n’est pas un bon coup, voilà ce qu’il avait pensé, lui, quand il avait joui.
Donc, en plus de n’être qu’un coup, elle en avait été un mauvais.
Après, elle avait tenté de s’endormir mais le type ronflait très fort et il puait l’alcool. En plus, il s’étalait sur le lit pourtant grand, il prenait toute la place et elle avait peur de se retrouver par terre. A cinq heures du matin, elle se leva, n’ayant toujours pas réussi à s’endormir. Dans la salle de bain, elle but un verre d’eau, avala deux aspirines et, presque sans s’en rendre compte, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé la veille dans la cuvette des toilettes. Le bruit de ses spasmes ne le réveilla même pas, alors elle prit une douche et après elle s’alluma une cigarette en éclatant en sanglots. Et à ce moment, elle pensait : je ne suis qu’une conne affligeante.
Et si elle en avait eu la force, juste à cet instant, elle se serait sans doute tuée.
Elle dit :
— Je te raconte ça comme ça parce que c’est drôle de se souvenir de ces trucs-là, mais tu n’en as peut-être rien à foutre, et je te comprends parce que finalement ce n’est pas tellement drôle, c’est même plutôt triste à en crier.
Et Côme l’embrassait sur la bouche tandis qu’elle riait et pleurait en même temps.
Il pensait que cette fille était étonnante. Et après, encouragée par ses baisers, elle continua à raconter la suite :
Elle avait beaucoup fumé en le regardant dormir. Il était allongé sur le ventre alors elle ne voyait pas son visage. C’est dommage, elle pensait, parce qu’elle aurait bien aimé le voir, elle ne s’en souvenait plus. Tout ce qu’elle pouvait voir de lui, est qu’il avait un très beau corps : élancé et musclé. Son souffle était profond et rauque. Il ronflait toujours. Elle se demandait s’il avait un beau sexe, comme dans les films, parce que ça non plus elle ne s’en souvenait plus. D’ailleurs, elle ne l’avait peut-être jamais vu car quand ils l’avaient fait, il faisait noir. Elle pensait : est-ce toujours aussi pathétique après ? En même temps, elle était contente parce que c’était fait. Il y avait si longtemps qu’elle cherchait l’occasion de perdre sa virginité mais, à chaque fois, les choses évoluaient mal : soit la coturne rentrait plus tôt que prévu, soit le type en question ne lui plaisait vraiment pas même si elle se forçait, soit elle prenait peur au dernier moment. Mais là, l’alcool avait aidé. Elle aurait pu se retrouver alors dans n’importe quel lit, sous n’importe quel homme, tant son esprit s’était envolé de sa tête. Et enfin, la chose était arrivée. Dans n’importe quel lit et sous n’importe quel homme, en effet, mais la chose était arrivée et c’était l’essentiel. La chaleur était moite dans la chambre. Le type transpirait. Il était comme un animal marin épuisé par sa nage et qui aurait échoué, inerte, après un voyage interminable, sur une plage désertée. Il ronflait impassiblement, comme un porc. Elle avait un peu honte de se dire que ce porc était passé sur elle. Mais elle ne le dirait pas. Ce serait son secret pour toujours. Si une de ses amies lui demandait un jour qui avait été son premier amant, elle dirait que c’était un jeune étudiant en troisième année de médecine, très beau et délicat qui répondait au prénom raffiné de Théodore. Et si l’amie ne la croyait pas, c’était tant pis. Elle au moins, croirait en ce rêve délicieux.
Doucement, elle s’était approchée du type et, avec sa cigarette incandescente, elle avait commencé à brûler les quelques poils qu’il avait dans la nuque. Il n’avait pas bougé d’un millimètre. Il avait juste sorti un petit murmure grave de sa gorge en dormant toujours, et c’était tout. Soit, ça ne fait pas mal, elle pensa, soit il n’est vraiment pas douillet, soit il est encore complètement bourré.
Vers huit heures, il s’était réveillé en sursaut. Peut-être avait-il fait un cauchemar parce que cette fois-ci, elle n’avait pas fait un seul bruit. Il s’était retourné vers elle. Enfin, elle avait vu son visage. Pas mal, elle pensa. Il avait une mâchoire carrée et volontaire, un nez un peu trop en trompette à son goût, des yeux entre le vert et le gris, une bouche plutôt large et joliment dessinée et un grand front caché en partie par une tignasse d’un blond vénitien assez troublant. Le type toussa deux ou trois fois puis regarda autour de lui. Il était totalement nu et, s’en rendant soudain compte, il dissimula ses jolies fesses derrière le drap bleu clair qu’il tira sur lui.
— Vous êtes qui ? dit-il en regardant la fille d’un air pas très avenant.
— Et vous, vous êtes qui ? dit-elle, lui retournant l’absurde question des amants d’un soir.
Le type se redressa, toujours enroulé dans son drap.
— Personne ne répond, c’est ça ?
— C’est ça, fit la fille.
— On a couché ensemble hier ?
— C’est ça, fit-elle de nouveau.
— C’était bien ? Dites-le moi, car moi, je ne m’en souviens pas, dit-il en mentant.
— Ni moi non plus, lâcha-t-elle en mentant également.
— C’était si mauvais que ça ? dit-il en riant un peu.
— C’était OK, baby, dit-elle sans trop savoir ce que cela voulait dire mais elle avait souvent vu qu’après les scènes d’amour, dans les films américains, les hommes (un Kévin, un Jimmy ou un Jerry) susurraient à l’oreille de leurs maîtresses (une Samantha, une Jennifer ou une Pamela) toujours blondes platines et parfaitement proportionnée :
— C’était OK, honey ?
Et celles-ci répondaient immanquablement, comme dans un écho qui se voulait rassurant :
— C’était OK, baby.
Et après, le type s’endormait et il y avait un fondu au noir et on passait immédiatement à la scène du petit déjeuner tardif pris au lit.
Alors, fidèle à sa mémoire de cinéphile de films hollywoodiens, elle sortit donc un franc :
— C’était OK, baby.
La réponse sembla convenir au type qui se rhabilla sans un mot et sans plus la regarder, comme s’ils s’étaient tout dit. Il ne lui avait même pas demandé son prénom.
— Je m’appelle Nina, dit-elle en lui servant une tasse de café.
— Ah, dit-il en prenant la tasse de café qu’elle lui tendait.
— Je suis en première année de psychologie, continua-t-elle en se servant une tasse de café, à elle.
— Ah, répéta-t-il en buvant sa tasse de café, à lui.
Et comme il ne disait plus rien et qu’elle n’aimait pas que le silence s’installe entre des gens qui ne se connaissaient pas, elle reprit après un tout petit temps :
— Et toi ?
Et en disant cette phrase, elle s’était aperçue qu’elle venait de le tutoyer sans le vouloir.
— Ca t’intéresses ? fit-il en la tutoyant aussi et en voulant la tutoyer, avec un sourire désabusé.
— Oui, fit-elle en souriant aussi, par mimétisme.
Et ils parlèrent au moins cinq minutes sans relâche. Cinq minutes. Ca avait été un record. Presque le temps de la première nuit d’amour qu’il lui avait offerte.
Plus tard, ils s’étaient vus quelques fois à des soirées d’étudiants. Quand ils se voyaient, ils se faisaient un petit signe de la main ou de la tête, furtifs, toujours discrets, ils se rapprochaient l’un de l’autre et l’un commençait à parler :
— Salut, ça va bien ?
Et l’autre répondait :
— Ouais, ça va, ça va et toi ?
Et après quelques : bien, bien, des deux côtés, la conversation s’arrêtait net. Ils ne savaient plus du tout quoi se dire. Ce vide entre eux était terrifiant. Un gouffre. Le vertige. Ils ne se regardaient même plus. Ils avaient trop peur de réaliser que l’autre était encore cet étranger qu’on n’avait pas envie de découvrir.
Ils avaient alors des petits sourires un peu gênés l’un pour l’autre et ils se faisaient comprendre sans plus rien se dire, qu’ils allaient rejoindre des amis et qu’ils allaient peut-être se recroiser au cours de la soirée. Après, ils allaient donc rejoindre leurs amis respectifs et la soirée se finissait sans qu’ils s’adressent à nouveau la parole.
Nina regarda Côme furtivement. Elle dit :
— Tu voulait que je te raconte en détail alors, voilà, c’est fait… Mais ça ne valait pas la peine, je vois bien que je t’ai embêté, ça n’a aucun intérêt de toute façon, tu sais, je suis une fille très normale, je n’ai pas de secrets, quand je ne dis rien, ce n’est pas que je suis mystérieuse et profonde, c’est juste parce que je n’ai rien à dire d’intéressant et que j’ai peur de dire des choses qui embêtent les gens parce que je sais bien que je ne suis pas une originale, je suis juste une fille commune qui n’a pas d’histoires à raconter, juste ça.
Nina ne s’arrêtait plus de parler. Elle était devenue une machine capricieuse qui s’emballait dans un flots de mots incontrôlables. Côme la regardait faire en souriant.
Ce n’était pas que ce qu’elle disait l’intéressait, non, c’est elle toute entière qui l’intéressait. C’était sa manière de dire les choses qui l’intéressait : son filet de voix fuyant et léger, ses petits gestes un peu gauches, les minuscules ridules que formaient sa peau en se plissant de chaque côté de ses yeux quand elle souriait, la petite étincelle qui s’allumait dans son regard lorsqu’elle l’écoutait parler, c’était tout ce qu’il y avait entre les mots qu’elle disait qui l’intéressait, ces mots qu’elle avait d’ailleurs tant de mal à ordonner comme elle le voulait. Elle donnait l’impression à Côme qu’elle se battait contre le récit qu’elle faisait, qu’elle n’était pas maîtresse à bord d’elle-même.
Côme avait souri en pensant ça. Nina l’avait remarqué et elle avait fait des yeux étonnés.
— Pourquoi tu ris ?
— Je ne ris pas, je souris.
— Alors pourquoi tu souris ?
— Parce que je t’aime.
— Tu te moques de moi ?
— Je suis sérieux dit-il en riant d’un petit rire d’enfant.
— Tu n’en as pas l’air.
— Parce que l’amour ne rend pas sérieux, ma chérie, il rend bête.
— Tu dis souvent ça aux filles ?
— Pourquoi, je le dis mal ?
— Répond-moi.
— Je le dis quand je le pense.
— Et ça arrive souvent ?
— Plutôt pas trop souvent, dit-il en ayant toujours aux lèvres un petit sourire attendri.
Elle sourit elle aussi, un peu décontenancée par ce petit sourire attendri, ne sachant pas comment l’interpréter, parce qu’elle ne savait pas, elle, qu’il était attendri.
Côme l’embrassa en pensant que cette fille qu’il aimait était décidément bien au bord d’elle-même.
Elle remit ses cheveux derrière ses oreilles en le regardant d’un petit regard timide. C’était comme si, soudain, elle était embarrassée par l’amour que lui offrait cet homme encore inconnu d’elle. Était-il sincère ? Ne faisait-il pas que jouer avec elle ? Pouvait-elle lui faire confiance et s’abandonner dans cette histoire comme elle l’aurait voulu ? Toutes ces questions virevoltaient, se cognaient les unes aux autres dans sa tête au moment où elle remit ses cheveux derrière ses oreilles en le regardant d’un petit regard timide. Il remarqua que ce regard était craintif et sauvage. Elle semblait sur ses gardes. Côme se rapprocha d’elle, sur le lit. Il la prit dans ses bras, doucement, tendrement, attentif à sa réaction. Elle se laissa faire, silencieuse, en souriant un peu.
Il lui dit : Tu as peur ?
Elle lui dit : Je ne sais pas.
Il lui dit : Pourquoi ces grands yeux ?
Elle lui dit : Je ne sais pas. Ce sont mes yeux.
Il lui dit : Quand je te dis que je t’aime, je suis sincère, tu sais.
Elle lui dit : Je sais. C’est peut-être ce qui me fait peur.
Il lui dit : Pourquoi ?
Elle lui dit : Parce qu’on ne se connaît pas.
Il lui dit : On se connaît petit à petit.
Elle lui dit : Oui. Alors on ne peut pas s’aimer déjà.
Il lui dit : Je n’y peux rien. Moi, je t’aime déjà. C’est comme ça.
Elle lui dit : Alors si je ne sais pas, moi, si je t’aime déjà, c’est que je ne t’aimerais jamais tout à fait ?
Il lui dit : Je ne sais pas.
Il baissa un peu la tête et, en embrassant l’épaule nue de Nina, il continua :
— Tu as peut-être besoin de plus de temps que moi pour aimer déjà tout à fait.
Elle sourit et l’embrassa sur la bouche. Elle semblait rassurée. Il lui rendit ses baisers en souriant aussi. Leurs langues commençaient à danser une valse aquatique lascive et tourbillonnante. Leurs coeurs se frôlaient, haletants, dans ce baiser. Ils se rapprochèrent davantage l’un de l’autre en continuant à s’embrasser. Les mains de Côme se perdirent sous le petit pull décolleté de Nina qu’il lui enleva à la hâte. Elle en fit de même avec le vieux tee-shirt troué de Côme. A travers son soutien gorge en dentelles noires, les seins de Nina étaient accueillants et veloutés. Côme les embrassa tous les deux en les soupesant de ses grandes mains. Ils étaient lourds et fermes, pas du tout tombants. Il les trouvait sublimes. La première fois qu’il les avait vus, il avait cru mourir de bonheur en les découvrant. Il s’était alors juré qu’il serait désormais le seul à pouvoir les caresser et les humer à loisir. Côme enroulait sa langue autour de ces jolies pommes d’amour, en prenant soin de n’en léser aucune. Nina semblait apprécier ce doux ballet mouillé dont ses rondes vallées étaient les reines. Ils respiraient tous les deux de plus en plus fort et leurs transpirations se mélangeaient.
Nina caressait les cheveux de Côme tandis qu’il léchait ses seins dont les mamelons se dressaient en rougissant de plaisir. Sa langue parcourra ensuite son ventre, ses cuisses fines et galbées et s’attarda pendant un temps infini à l’intérieur de son sexe doux et humide à souhaits. Il la mangeait avec délice. Sa langue la titillait frénétiquement et elle sentait sa vulve se gonfler de sang sous ces exquises caresses. Au moment où elle jouit, elle cria si fort que Côme eut envie de rire. L’intensité de l’orgasme de Nina surprit Côme et lui procura un sentiment aigu de fierté mâle. A son tour, Nina prit dans sa bouche le sexe dressé et raide comme du bois. Elle chatouillait habilement son gland de sa langue sanguine. Il était doux et rose. Aussi appétissant qu’une sucrerie défendue. Elle le dévorait avidement. Elle sentait que grâce à elle, le bois de son sexe se transformait en une gigantesque tentacule mouvante qu’elle pouvait dompter de sa langue. Quand Côme pénétra Nina, les secondes se suspendirent au plafond, précieuses comme de l’or et la vie foisonna en elle, plus présente et intense que jamais.
Après, leurs souffles se ralentirent en choeur. Et bientôt, ils s’endormirent, repus et fatigués, encore enchevêtrés l’un dans l’autre dans une douce étreinte.
Juste avant de fermer les yeux, Nina s’était dit que la vie était belle comme un fruit juteux et Côme ne s’était rien dit. Il avait juste eu froid et s’était serré contre elle en claquant un peu des dents.
Le jour d’après, elle lui avait demandé aussi de raconter, de farfouiller sa mémoire, de glisser dans ses souvenirs comme un ver boulottant un mort.
De nouveau, ils étaient au lit, au petit matin, la tête encore pleine des rêves de la nuit, le corps encore mou de sommeil. Côme ne savait plus. Plus du tout. Son esprit était à l’envers, sa mémoire jouait à chat. Y avait-il eu une première fois ?
— Je ne sais plus, lui avait-il répondu froidement.
— Tu ne sais plus ?
Et Nina avait un peu ri parce qu’elle était étonnée par sa réponse.
— Non.
— Plus du tout ?
— Non. Plus du tout.
— Ce n’est pas possible. Il doit bien te rester quelques détails !
— Rien. C’est vrai. Je te promets.
— Mais on se souvient toujours de la première fois !
— Pas moi.
Son ton le surprit lui-même. Il avait dit « pas moi » de façon brutale et inconsidérée, indifférent à sa jolie interrogatrice qui le caressait de son regard si doux, presque enfantin.
— Si tu ne me crois pas, tant pis pour toi. C’est vrai. Je ne m’en souviens pas.
Pourtant, il ne cherchait pas en lui. Il refusait. Il niait quelque chose. Il se mettait hors du jeu délibérément. Presque effrontément.
Après quelques minutes d’égarement, il s’était levé sans dire un mot, s’était habillé avec les vêtements de la veille et était sorti de l’appartement dans un silence fracassant.
Et l’enfant lui avait dit « arrête ». Elle devait avoir treize ans. Peut-être quatorze. Pas plus. Son visage était poupon. Sa peau claire sentait encore la plage. C’était l’été. La saison des amours. C’était ça. Ce n’était pas de leur faute. C’était la faute du temps : du soleil rouge, du sable blanc et du ciel bleu. C’était la faute des mouettes, du bruit des vagues et des chatouilles que font les coquillages dans les pieds. C’était la faute des grandes vacances.
Pourquoi fallait-il se réjouir des grandes vacances ? Etre heureux ? Se bécoter sous les arbres ? Manger des glaces, les cheveux dans le vent, écrire une carte postale à sa grand-mère, les pieds caressant le sable humide, la main dans la main de sa fiancée estivale, cramer sa peau au soleil en buvant une bière bien fraîche, se lever tard, ne rien faire de la journée qui serait susceptible de trop solliciter son intelligence, surtout ne pas penser, ne faire que faire, dégueuler ses neurones en mangeant des frites bien épaisses et huileuses noyées dans le ketchup et la mayonnaise bon marchés pendant que la dernière pétasse rencontrée en boîte de nuit qu’on baise depuis deux jours vous tartine le dos de crème solaire pour éviter le cancer de la peau qui nourrit les croque-mort et leurs familles, ne lire que des magazines de sexe, de foot, de voitures de course ou de motos, passer ses après-midi à faire la sieste, affalé dans sa chaise longue à l’ombre de son bungalow, s’endormant devant un jeu télévisé débile, une canette de Coca à la main, l’oeil morne et le pet gras des frites rances dont on vient de se pourrir l’estomac (mais il n’est pas au bout de ses peines : ce soir on est invité à un barbecue-mergez chez les voisins) ?
Pourquoi devait-on puer la bonne santé en juillet et août alors qu’on s’oubliait tous les autres mois de l’année ? C’était injuste et dégoûtant.
L’été était dégoûtant. Aussi répugnant que l’odeur d’un chien crevé. Côme détestait ce ciel bleu délavé qui était accroché au-dessus de sa tête. Chaque jour, imperturbablement, ce con de ciel bleu délavé dépérissait au plafond jusqu’à ce que le soleil se barre, lui aussi toujours aussi jaune et insoutenable pour les yeux, toujours aussi semblable à lui-même : sans surprise.
L’été était sans surprise. On s’emmerdait comme un rat mort au bord de la mer, coincé entre tous ces vacanciers engoncés dans leurs maillots de bain trop petits datant de l’année dernière, vacanciers qui attendaient impatiemment depuis dix mois sous la pluie de leur ville natale le moment où ils se retrouveraient enfin collés à leurs semblables, sur la plage, entre la cuisse flasque et ridée d’une grand-mère, les pleurs déchirants d’un petit fils à qui son petit con de voisin vient d’anéantir cruellement le château de sable, les rots aillés du père qui s’endort sur sa paillasse, écrasé par la chaleur de midi, les petits hochements de tête satisfaits de la mère qui pousse un petit cri aigu et hystérique à chaque fois qu’elle trouve un nouveau mot à inscrire sur la grille des mots croisés qu’elle est en train de faire et qui la passionnent tellement qu’elle n’entend plus du tout les pleurs déchirants de son fils à qui son petit con de voisin vient d’anéantir cruellement le château de sable, et les fesses bronzées et musclées de la fille dont la transpiration dégouline sous le soleil et qui fait des exercices de gymnastique, ceux qu’on lui a appris dans son club de gym de la capitale, ceux qui lui permettront de ne jamais devenir aussi molle, grosse et grasse que sa mère (mais ce qu’elle ne sait pas, la pauvre enfant, c’est que sa mère s’était dit exactement la même chose sur sa mère à elle quand elle était jeune ; heureusement qu’on ne sait pas tout !).
La fille était jeune et belle. C’étaient les grandes vacances. Elle était aussi jeune qu’une petite fille mais elle était déjà une femme : avec des seins, des fesses, des hanches et une bouche brillante qui appelait l’amour. Elle ne le savait pas encore, mais elle était faite pour ça. Elle était faite pour recevoir les hommes en elle et leur procurer du plaisir. Elle était faite pour jouir. On allait juste le lui faire découvrir. C’était presque comme un sacrifice généreux qu’on ferait là. Juste pour qu’elle découvre à son tour qui elle était vraiment et de quoi elle allait être capable. On l’aimait tellement. Elle était comme l’enfant de tous. On en prendrait soin. On serait délicat et attentif. On ne serait pas des porcs. C’était une petite princesse pure et fragile, il ne fallait pas l’abîmer. Il fallait être des tuteurs responsables et adultes, des exemples de maturité. C’est ce qu’ils avaient fait. Ils avaient été des instructeurs irréprochables. D’ailleurs, c’est elle qui les avait provoqués. Avec ses seins, ses fesses, ses hanches et sa bouche brillante qui appelait l’amour. C’est elle qui avait tout fait pour qu’ils la remarquent, en dansant lascivement et en les regardant droit dans les yeux. « Tu danses ? » Voilà ce qu’elle leur avait dit à l’un, puis à l’autre, puis à tous ceux qui voulaient. De façon indifférenciée, elle s’était trémoussée, frôlant leurs corps transpirants et excités. « Tu danses ? » N’était-ce pas une invitation, le signe qu’elle était prête malgré ses treize ans ?
Comment auraient-ils pu, après cela ne pas honorer ses espoirs de petite fille calculatrice ? Elle aurait été triste et déçue. Et ils ne voulaient pas qu’elle le soit.
Cette fille était une manipulatrice. Un monstre. Et ils en avaient tous été les victimes. Comment ne pas se souvenir de ça : qu’ils n’y étaient pour rien. Pour rien du tout. C’est eux qui avaient été à plaindre. Car, plus âgés qu’elle, on aurait dit qu’il étaient coupables, qu’ils avaient tout prémédité, que c’étaient eux, les monstres et elle, la victime. Quelle risible défense ! Ils ne l’avaient pas tuée tout de même, il ne fallait pas exagérer ! Ils avaient juste eu la délicatesse de ne pas être indifférents aux charmes de l’enfant. D’ailleurs pourquoi dire : « l’enfant » ? Ce n’était pas vrai : c’était une vraie petite femme avec des seins, des fesses, des hanches et une bouche aussi brillante que celles des filles qui vous aguichent d’un clin d’oeil qui en dit long sur le bitume des quartiers mal famés. C’était une grande personne avec un faux corps d’enfant.
Cette fille était le diable. Et elle les avait tous envoûtés.
Côme avait seize ans. Il n’avait dit à personne qu’il ne l’avait jamais fait. Surtout pas à ses copains. Comment aurait-il pu ? On se serait moqué de lui. On aurait dit qu’il était retardé, encore dans les jupes de sa maman, aussi ignorant qu’un petit garçon. Or, il ne l’était pas. Il savait comment faire. Il avait observé ses parents et parfois aussi ses copains, sur la plage, sans qu’on le voie, caché derrière une dune. Il n’était pas un petit garçon. Il avait seize ans et savait comment donner du plaisir à une femme. Il en avait même rêvé une nuit. Il savait qu’il serait doué pour ça et que les femmes ne pourraient se passer de ses dons. Il en était plus que persuadé.
Alors, quand la fille avait dit : « arrête » sur la plage, il avait continué, bien-sûr, devant tous les autres, encore plus frénétiquement qu’avant, en prenant soin de garder un rythme malgré tout régulier, de sorte que le plaisir soit lancinant, de plus en plus présent, aussi coriace que la douleur.
Tous riaient et parlaient pendant qu’il continuait. La fille aussi semblait vouloir parler mais quelqu’un lui avait mis du sable dans la bouche pour éviter qu’elle ne gaspille sa voix en gémissant. C’était leur enfant. Il ne fallait pas abîmer la voix de leur enfant. Il fallait préserver sa jeunesse et sa pureté en lui offrant tout l’amour et l’attention qu’elle désirait du haut de ses quelques printemps. Elle avait été adorable et tendre. A un moment, pour ne pas les gêner de ses gestes, elle s’était même endormie sans prévenir, juste pour se faire toute petite au milieu d’eux tous, juste pour leur faire comprendre qu’elle s’offrait à eux et s’abandonnait avec confiance entre leurs mains expertes.
Après lui, plusieurs avaient continué. La fille ne bougeait toujours pas. Elle avait le sommeil profond. On ne devinait même plus sa respiration. Son souffle semblait s’être envolé quelque part. Elle devait rêver à quelque chose de beau parce qu’elle souriait en dormant. Un petit sourire timide. Et ses yeux ouverts riaient d’un rire d’enfant. Une fois que tous l’avaient caressée et honorée comme elle le souhaitait, ils étaient restés un moment auprès d’elle, allongés sur le sable en regardant les étoiles.
Mais, comme elle ne voulait vraiment pas se réveiller malgré les bisous dans le cou, et les caresses dans les cheveux, ils étaient finalement partis, l’un après l’autre, la laissant seule continuer à rêver son beau rêve de petite fille.
Après ce soir-là, sur la plage, Côme n’avait plus jamais entendu parler de la fille. Il avait aussi perdu de vue ses copains parce qu’à la rentrée des classes, quelques jours plus tard, il avait dû quitter le pays pour suivre ses parents, mutés ailleurs pour le travail. Il se demandait ce qu’elle était devenue. Elle devait être une très belle femme maintenant. Peut-être était-elle mariée ? Peut-être même qu’elle avait des enfants ?
Il aurait aimé la revoir, lui dire qu’il l’avait aimée comme un fou, sur cette plage et qu’il pensait très souvent à elle. Est-ce qu’elle se souviendrait de lui ? Rien n’était moins sûr. Ils étaient si nombreux alors. Elle le confondrait avec d’autres. Pourtant, il l’avait embrassée tendrement, lui. Il avait été délicat et attentionné. Il avait été un instructeur irréprochable tout en ne sachant cependant pas trop ce qu’il lui instruisait.
Elle devait être très heureuse aujourd’hui, dans les bras d’un homme respectable qui l’aimait et la gardait pour lui tout seul. Comme il avait de la chance, cet homme !
La vie était injuste et dégoûtante.
Nina avait gémi quand Côme s’était recouché tout contre elle. Dans son sommeil, elle s’était rapprochée de lui. Ses seins étaient venus se plaquer contre le torse de Côme. Il avait commencé à l’embrasser alors qu’elle dormait encore. La langue douce et chaude de Côme tournoyait habilement autour de des mamelons dorés de Nina. Son sexe, ouvert et souples, soyeux comme du velours, avait reçu sa langue en se tortillant sous elle, réceptif et docile. Quand il l’avait pénétrée, Nina dormait toujours. Côme avait continué à gigoter en elle en prenant soin de garder un rythme régulier. Son sexe fouillait son ventre sans mesure. Il criait à chaque fois qu’il s’enfonçait en elle, de plus en plus loin, de plus en plus profondément au centre de son corps. Bientôt, les cris de Nina se mélangèrent à ceux de Côme. Elle criait fort. Comme si elle avait mal. Comme si on la tuait. Comme si on ne faisait pas attention à elle. Mais Côme faisait attention. Il était délicat et attentionné. Comme Nina criait de plus en plus fort, Côme eut peur qu’elle ne réveille les voisins et il étouffa sa voix de sa main, en lui couvrant le visage et en appuyant sur son cou. Il continuait à aller et venir en elle, attentif à son plaisir.
Il l’aimait tellement. C’était sa petite princesse pure et fragile. Il ne fallait pas l’abîmer. Elle était précieuse comme son enfant.
Après, Nina devait rêver à quelque chose de beau parce qu’elle souriait en dormant.
Son souffle semblait s’être envolé quelque part.
Et ses yeux ouverts riaient d’un rire d’enfant.
Côme eut juste un peu froid et il s’était serré contre elle en claquant un peu des dents.