« LOCKED IN SYNDROME » de Sonia Willi, a été écrit en avril 2020, à Paris, pendant le premier confinement national de la France pour lutter contre le virus du covid-19.
PERSONNAGES : LA VIEILLE, LE TYPE, LE GAMIN, LE MEDECIN.

Photo de Two Dreamers sur Pexels.com
LA VIEILLE : Cravate de travers. Cheveux de bébé. Costume trop serré. Mal coupé. Doigts boudinés. Yeux exorbités. Peau sèche. Teint carmin. Il se tient devant moi. Il a un tic nerveux. Il ne contrôle pas bien sa langue. Elle part un peu sur le côté, elle se fait remarquer. Comme une mauvaise élève. Est-ce qu’il sait qui il est ? Est-ce qu’il sait qui je suis ? Qui je suis ? Mes oreilles bourdonnent. Je n’entends plus ce qu’on me dit. Ce que je me dis. Je n’entends plus « je ». Les écrans m’absorbent, assèchent ma rétine, me vident de moi-même. Mes rides me font ressembler à une lointaine ancêtre inconnue. Il se tient là, devant moi et il me fixe d’un œil vide. Les pores de sa peau luisent. Il y a un instant, sa peau était sèche et la voilà trop grasse. Son regard me scrute. Sa trop lente respiration m’oppresse. Pourquoi respire-il si mal ? On dirait qu’il va mourir. Est-ce qu’il va mourir ? Ses sourcils hirsutes ressemblent à une insolente forêt. Ses dents jaunies font penser à la bouche d’un fumeur de cigarettes de contrebande. Sa courte barbe est parsemée de poils blancs. Son regard devient plus insistant mais aucun son ne sort de sa bouche. Il veut me faire parler, ou me parler, mais je n’entends rien, ni ne dis rien. Que me dit-il ? Que me veut-il ? Il baille soudain. Un grand bâillement de tigre à dents de sabre. Un bruit constant, lancinant, m’empêche de penser. Un bruit de moteur, peut-être. Ou alors un bruit de climatiseur ? Ou de vieux réfrigérateur ? Je ne sais pas où je suis. Je n’en peux plus de ne plus rien comprendre. L’autre jour, j’étais dans un bus qui filait droit devant dans les rues de Paris désertée. Personne dans la ville sauf une voiture de Police et un camion de pompiers, vous savez, ce gros camion de pompiers avec la grande échelle sur son toit, comme ceux qu’affectionnent les gosses. Comme ceux que collectionne mon fils. Et dans ce bus qui filait droit devant dans la ville, je m’apercevais que j’avais oublié mon attestation de déplacement dérogatoire avant de partir de chez moi. C’est-à-dire que je ne l’avais même pas oubliée chez moi, non, j’avais complètement oublié de l’imprimer et de la remplir. J’étais donc une hors la loi. Une petite criminelle. La peur m’envahit d’un coup. J’allais être arrêtée. J’allais être interrogée. Et peut-être même maltraitée. Et certainement maltraitée. Mon cœur cognait dans ma poitrine, accélérait, et battait de façon irrégulière. Je transpirais des mains. J’ai toujours transpiré des mains. Trop transpiré, je veux dire. Une émotion forte. Une joie, une peur, un vertige, un rien, et la peau des mains mouille. Ou pleure. La peau trop fine, peut-être. Ou les émotions trop grandes, trop vives. J’étais donc en situation irrégulière dans ce bus. J’avais franchi la limite de la légalité. Je regardais soudain autour de moi et je m’apercevais que le bus était vide. J’étais la seule voyageuse. En regardant plus attentivement vers l’avant du bus, je vis que le fauteuil du conducteur était également vide. Personne ne conduisait ce bus qui filait droit devant dans la capitale désolée et qui allait bientôt fracasser son nez vert dans un feu rouge ou percuter de plein fouet la colonne de Juillet de la Place de la Bastille, ce qui la ferait tellement vaciller que l’adorable Génie de la Liberté se blesserait salement la jambe droite et la clavicule et endommagerait sa dorure de façon permanente. Je n’ai rien contre la permanence, bien sûr, mais j’ai toujours été très consciente de notre état d’impermanence, de la mouvance fragile et fugitive de nos courtes vies. Quelqu’un me bouscule. Quelqu’un m’a bousculée. Quelqu’un vient de me bousculer. Qui ? Je n’ai rien vu mais j’ai bien senti comme une secousse. Quelque chose de soudain, de brutal. Il y a là un gamin insupportable. Le type rougeau qui me regarde maintenant du coin de l’œil a débarqué avec lui tout à l’heure. Ça doit être son fils. Il doit avoir quatre ans, à peu près. Il n’arrête pas de gesticuler partout et de poser des questions.
LE GAMIN : Papa, pourquoi on est là ? Quand est-ce qu’on rentre à la maison ? Je veux jouer avec mes jouets. Elle est morte, la dame ? Pourquoi elle ne parle pas ? Si elle est déjà morte, elle n’a pas besoin de toi ! Pourquoi on ne s’en va pas ? S’il te plaît, s’il te plaît, papa, par pitié, je veux m’en aller ! Je veux faire des câlins à mon doudou lapin. Non, pas à celui-là ! Celui-là est propre, il ne sent pas bon ! Il ne fallait pas le laver ! Je veux faire des câlins à mon doudou lapin, celui qui est dans mon lit, celui qui sent les rêves de mes nuits. Allez, papa, on s’en va ?
LA VIEILLE : Pour seule réponse, le type lui colle la télécommande de la télé dont l’écran géant mange l’un des murs blancs dans ses petites mains potelées après l’avoir allumée. C’est immédiat. Le gosse paraît instantanément lobotomisé. Encéphalogramme plat. Cerveau totalement disponible. Yeux ronds. Respiration courte. Bouche ouverte. Le gamin commence à zapper d’une chaîne à l’autre, compulsivement.
SON DE LA TV : Donc, il y a encore beaucoup de flou, si j’ai bien compris. / C’est super intéressant de pouvoir jouer au scrabble à plusieurs en restant chez soi. / Bonjour, le temps est agité dans la gorge d’Alice, on observe une vague d’irritation au sud et une pluie de picotements. / Qui a dit qu’on ne pouvait pas se sentir glamour quand on a ses règles et ne pas être chic en toutes circonstances ? / C’est de rouler dans la rosée qui rend les bergères jolies. Mais quand j’ai dit qu’avec elle, je voudrais y rouler aussi, elle m’a dit… / Il y a des chances pour que Laura Pops se trouve chez son amant au 876 Winston Avenue / Elle m’a dit d’aller siffler là-haut sur la colline. /Restez calmes, nous sommes des rangers. / De l’attendre avec un petit bouquet d’églantines. / Bonjour, merci beaucoup d’être avec nous pour le magazine de la santé. / Ah, mais c’est très mauvais pour la santé ! Tu sais qu’un fumeur sur deux meurt de ça ? / On a pensé à quelque chose de pratique, évidemment, ce n’est pas très original, mais… / Mais ce qu’il faut savoir c’est que c’est un travail artisanal car chaque olive, il les dénoyaute à la main, donc c’est un travail énorme. Ah, oui ! / On a dû intervenir à sa place. Kim dit qu’il faut laisser courir, mais ça m’ennuie. / Je me suis inscrite en tant que décoratrice d’intérieur au Centre Européen de Formation. / J’ai traité Dick Norton de menteur et je lui ai dit que tu allais beaucoup mieux avec cette chimio. / Tu connais la chanson. Des personnes disparaissent, on doit les retrouver. / Je plaide pour une troisième voie, celle dans laquelle les hôpitaux auraient les données, ce serait beaucoup plus rassurant pour tout le monde. / 38 à Nantes, 44 à Paris, 48 à Marseille. / Il fait Paris-Rome aujourd’hui, et demain, à la même heure, il fait Rome-Paris. Pourquoi ? / Pour Viking, vent de secteur ouest à sud-ouest, 8 à 9, fraîchissant 9 à 10 le matin, virant secteur nord-ouest en fin de période avec de violentes rafales, la mer sera forte, à très forte, croisée, devenant grosse à très grosse par le nord. Pour Fisher et German, vent de secteur ouest et sud-ouest, 7 à 8, mollissant temporairement en soirée, fraîchissant force 8 le matin, puis 9 à 10 dans l’après-midi avec de fortes rafales, la mer sera forte à très forte, devenant grosse à très grosse dans le nord ».
LA VIEILLE : Est-ce qu’il va finir par s’arrêter ? Est-ce que son père va finir par l’arrêter ? J’aimerais pouvoir lui arracher sa télécommande des mains et la lui faire bouffer. Ou bien la balancer froidement par la fenêtre. Pourquoi ils n’ouvrent pas la fenêtre ? J’aimerais sentir l’air sur mon visage. On étouffe ici. J’aimerais sentir le vent dans mes cheveux. Entendre le cri des mouettes volant dans ce ciel bleu. Y a-t-il des mouettes aujourd’hui dans le ciel ? Le ciel est-il bleu ? Quel jour on est ? Y a-t-il un jour pour écouter le cri des mouettes par sa fenêtre ? Cette fenêtre est-elle ma fenêtre ? J’aimerais parler. Parler à ces personnes qui m’entourent et que je ne connais pas. Est-ce que je les connais ? Est-ce que je devrais les connaître ? Ce type au teint carmin, aux dents jaunes et au souffle si lent et son fils insupportable, devrais-je les connaître, les reconnaître ? Je ne sens plus rien. Je suis peut-être là depuis une heure, quelques jours, plusieurs années ou peut-être même un demi siècle. Ils semblent me vouloir quelque chose, mais comment savoir quoi s’ils ne me parlent pas ? Pourquoi ne me parlent-ils pas ? Il pleut dehors. Une violente averse s’abat sur la ville. Une mousson sans chaleur. J’aperçois la cime d’un grand arbre dont les branches feuillues dansent sous le vent, fouettées par la pluie qui redouble d’intensité. Un coup de tonnerre retentit. Le gamin monte se réfugier sur les genoux de son père qui semble à peine le remarquer tellement il est absorbé par la lecture de plusieurs documents posés devant lui, sur une petite table.
LE GAMIN : J’ai peur, papa.
LE TYPE : Tu as peur de quoi ?
LE GAMIN : J’ai peur de l’orage.
LE TYPE : On ne craint rien, on est à l’intérieur, on ne craint rien.
LE GAMIN : Et les animaux ?
LE TYPE : Les animaux ne craignent rien non plus. Ils connaissent la nature. Ce n’est pas un petit orage qui va les effrayer.
LE GAMIN : Et les bébés animaux, ils n’ont pas peur ?
LE TYPE : Les bébés animaux ont leurs parents pour les protéger. Comme toi.
LE GAMIN : Je ne suis pas un bébé, moi.
LE TYPE : Je sais bien, mon chat.
LE GAMIN : Je ne suis pas un chat non plus.
LA VIEILLE : Le gamin se serre contre son père. Les gouttes de pluie tombent maintenant en hallebardes et forment un épais mur liquide, floutant l’espace entre le dehors et l’intérieur de la pièce. Cette pièce que je suis toujours incapable d’identifier. Cette pièce qui m’englobe et m’effraie à la fois. Je tourne un peu la tête de côté et j’aperçois à travers cette autre fenêtre une foule d’animaux sauvages courant sous la pluie ou se cachant sous des arbres. Des biches, des gorilles, des lions, des girafes, des crocodiles, des éléphants se côtoient dehors, juste de l’autre côté du carreau, en bas de l’immeuble. Le gamin les regarde par la vitre d’un air inquiet, comme s’il avait observé des amis chers piégés dehors sous un déluge de pluie et mis en péril par un extraordinaire orage, un terrible danger dont il ne pourrait les sauver. Même sous la pluie battante, un adorable lionceau saute par surprise sur le dos d’un de ses frères puis joue sans relâche avec les oreilles de sa mère qu’il attrape entre ses pattes et mordille. Le gamin éclate de rire en les regardant tandis qu’un vautour fauve plane au-dessus d’un baobab géant. Que m’ont-ils mis dans le tube aujourd’hui ? Drogue ou alcool ? Je ne comprends pas ce que je vois. Je ne sais pas. Est-ce réel ? Comment serait-ce possible que ce le soit ? Elle déraille, la vieille. Totalement pétée. Siphonnée. Si seulement je pouvais leur parler. Les secouer, mais gentiment. Leur demander qui ils sont et ce qu’ils me veulent d’une voix douce. Les supplier de me sortir d’ici même si je ne sais pas du tout de quel lieu je parle en disant « ici ». Le ciel se déchire. La foudre éclaire la voûte noire par intermittence. J’ai froid. Il y a si longtemps que personne n’a touché ma peau, effleuré ma joue, caressé mes cheveux. J’aimerais encore sentir une fois, ne serait-ce qu’une seule fois, une main sur mon bras, une main dans ma main. Un baiser sur ma joue. Une voix qui me parle. Un sourire qui m’est adressé. J’ai faim. Il y a longtemps que je n’ai rien mangé. Ici, ils me nourrissent avec un tube dans le bras, en intraveineuse. Ça manque de charme, l’intraveineuse. Je ne sens plus le goût des aliments. Je ne sens plus rien. Un jeune type portant une blouse blanche, sans doute un médecin, apparaît à la porte. Le type rougeau me jette un rapide coup d’œil, puis quitte la pièce, prenant avec lui les documents qu’il lisait. Le gosse se plante devant moi. Il me regarde bizarrement. Comme s’il ne me voyait pas. Pourtant je le sens très près de moi. Il ouvre ensuite l’une des deux fenêtres en grand puis me regarde de nouveau.
LE GAMIN : Comme ça, tu pourras t’échapper. Voler dans le ciel. Regarde, tous les oiseaux dehors, ils n’ont pas peur de voler, eux. Celui-là est un oiseau dangereux. C’est un rapace. Il mange les autres oiseaux. Mais il n’est pas méchant. Il attend qu’ils soient morts pour les manger. C’est plutôt gentil, non ? Tu m’entends ? Tu es là ?
Le type et le médecin reviennent dans la pièce. A peine rentré, le type hurle.
LE TYPE (hurlant) : Non !!!
Le type se précipite près de son fils, toujours posté devant la fenêtre grande ouverte, la referme précipitamment et prend le gamin dans ses bras. Pendant ce temps, le médecin appuie sur un interrupteur et plusieurs masques à gaz sont immédiatement projetés d’un des murs.
LE MEDECIN : Mettez les masques ! Vite ! Mettez-les !
Le type met un masque à gaz puis aide le gamin à enfiler le sien.
LA VIEILLE. Mais que font-ils maintenant à courir partout ? Pourquoi tant d’agitation ? Et pourquoi ont-ils des têtes d’insectes ?
LE TYPE (au gamin) : Tu sais bien qu’on ne peut pas respirer l’air. Pourquoi as-tu ouvert la fenêtre ?
LE GAMIN : C’était pour elle, pour la dame. Elle n’avait pas l’air d’aller bien. C’était pour qu’elle regarde les animaux dehors, pour qu’elle voie les oiseaux voler. C’était pour lui donner du courage.
LE TYPE : La pluie est acide. L’air est un poison pour les hommes. Il n’y a que les animaux qui peuvent respirer l’air et ne pas disparaître sous cette pluie acide. Elle brûle la peau des hommes mais épargne celle des animaux. Ils ont retrouvé leurs territoires, tout l’espace que les êtres humains leur avaient volé est redevenu le leur. Ils sont redevenus les rois de cette planète depuis que les hommes doivent restés enfermés à l’intérieur de chez eux pour ne pas mourir.
LA VIEILLE : Le type a du mal à contrôler son tic nerveux. Il transpire beaucoup de la tête sous son masque à gaz. Il regarde le médecin, son fils, puis s’approche de moi. Le gamin m’observe avec des grands yeux curieux et met sa petite main dans celle de son père. Le type tremble de plus en plus. Il a les yeux d’un animal blessé. Que lui arrive-t-il ? On dirait qu’il va s’évanouir. Je ne comprends pas ce qu’il a. Il paraît effrayé. J’aimerais le serrer dans mes bras pour le rassurer. Il s’approche encore et appuie sur l’interrupteur d’une mach…
LE MEDECIN (après un temps) : Voilà, c’est fait Monsieur Berthaud.
LE TYPE : Déjà ?
LE MEDECIN : Oui.
LE TYPE : C’est fini ?
LE MEDECIN : Oui. Vous avez fait le bon choix, Monsieur Berthaud.
LE TYPE : Je ne sais pas, docteur.
LE MEDECIN : Voilà cinq ans que son état n’avait pas évolué. Absence de signe de conscience de soi et de l’environnement, absence de comportement volontaire reproductible suite à une stimulation visuelle, auditive, tactile ou nociceptive. Pas d’argument en faveur d’une compréhension ou d’une expression au plan langagier. Elle ouvrait ses yeux. C’est tout. Votre mère n’était qu’un cadavre avec des yeux vivants.
LE TYPE : Les yeux, c’était déjà ça.
LE MÉDECIN : Le covid-25 dont souffrait votre mère depuis cinq ans aura eu raison de sa raison. Ce virus lui a grignoté la mémoire jour après jour, jusqu’à la disparition de son identité. Ce virus est incurable, Monsieur Berthaud, vous le savez bien. Il vide nos têtes en se nourrissant de nos vies et en détruisant nos histoires. Qui est-on quand on ne peut plus reconnaître les personnes les plus proches de nous, celles qui ont partagé nos vies, celles qui connaissent notre intimité la plus crue, nos mystères les mieux gardés, et nos rêves les plus fous ? Qui est-on quand on ne sait plus qui on est, Monsieur Berthaud ? Que reste-t-il de l’homme quand il a oublié qu’il en était un ?