UN BAISER DANS LA TETE (pièce de théâtre) extrait

« UN BAISER DANS LA TETE » de Sonia WILLI a été créé au Théâtre Universitaire de Nantes, dans une mise en scène de Victor GAUTHIER-MARTIN en novembre 2001, avec Alban AUMARD, Florence BOURGES, Nicolas GUILLOT, et Sonia WILLI.

SCENE 20

PERSONNAGES : MARGUERITE, LOUISE, HOMME A.

L’homme A arrive sur scène en courant comme un fou.

HOMME A. Je l’ai tuée !

LOUISE. Qui ?

HOMME A. J’ai tué maman !

MARGUERITE. Vous avez tué votre mère ?

HOMME A. Oui. Maman. J’ai tué maman.

MARGUERITE. Mais pourquoi ?

HOMME A. Elle prenait trop de place. Elle était partout. Où que j’aille, elle était là. Elle m’observait. Elle me surveillait. J’ai tué maman. BOUM. Ca a fait.

LOUISE. Comment vous l’avez tuée ?

HOMME A. Avec une arme. Celle de papa. Elle est là. (Sortant son arme) : Regarde, elle est chaude. Elle est encore chaude. Tu veux toucher ?

MARGUERITE. Vous êtes sûr qu’elle est vraiment morte ?

HOMME A. Oui. Morte. Complètement morte. C’est sûr. Elle ne dit plus : « Bonne nuit, mon chéri. Fais de beaux rêves, mon chéri. Bonjour, mon chéri. Tu as passé une bonne nuit ? Tu as fait de beaux rêves ? Tu veux qu’on aille se promener tous les deux, mon chéri ? Tu veux qu’on aille au cinéma ? Tu veux qu’on aille voir un film chinois ? A moins que tu ne préfères que je te mijote un petit plat ? Tu as faim, mon chéri ? Tu n’as pas froid ? Si, tu as l’air d’avoir froid. Tu as sommeil. Tu dois dormir. Tu veux que je te lise une histoire, avant ? Une histoire d’amour ou de guerre ? Non, plutôt une histoire pour les enfants. Pour les histoires d’amour, tu es trop jeune. Et pour les histoires de guerre, tu n’es pas encore un homme. Tu es encore petit. Un tout petit. Juste le petit homme de sa maman. Tu seras toujours le petit homme de ta maman ? Dis-moi que tu seras toujours le petit homme de ta maman. Dis-le moi ! Mon amour. Mon chéri. Mon petit homme. » Elle ne dit plus tout ça. Elle est morte. Elle est bien morte. C’est sûr. Maman est morte. J’ai tué maman.

LOUISE. Il y a combien de temps ?

HOMME A. Cinq minutes. Je viens de sauter par la fenêtre.

MARGUERITE. Et votre père ?

HOMME A. Il est à la guerre.

LOUISE. Quelle guerre ?

HOMME A. Je ne sais pas. A la guerre. Maman disait que papa était parti à la guerre.

MARGUERITE. Peut-être qu’il était parti tout court.

HOMME A. Oui. Tout court. Il était parti. Pas à la guerre. Mais avec une femme. Une autre femme que maman. Moi, je le sais. Je l’ai vue. Elle était belle. Elle avait des beaux seins. Très gros. Pas comme maman. Maman n’avait pas de seins. Elle était sèche. Sèche comme une pomme pourrie dans un frigo. Maintenant, elle sera sèche à la morgue. Salope.

LOUISE. Pourquoi tu lui en veux ?

HOMME A. Parce qu’elle m’a prise pour son homme. Je ne suis pas son homme. Je ne suis l’homme de personne. Vous voulez que je sois votre homme ?

MARGUERITE. Non.

HOMME A (à Louise). Et toi ?

LOUISE. Non plus.

HOMME A. Pourquoi vous ne voulez pas ?

MARGUERITE. J’aurais peur que tu me tues.

HOMME A (à Louise). Et toi ?

LOUISE. Tu ne ressembles pas à un cow-boy. T’as l’air de mourir d’une crise d’asthme à chaque fois que t’ouvres la bouche. Et puis t’as une tête de puceau.

MARGUERITE. T’es puceau ?

HOMME A. Oui. Mais je sais comment faire. Je saurais m’y prendre. J’ai vu des films. Des tas de films. En cachette. Quand maman dormait, je regardais des films.

MARGUERITE. Des films cochons ?

HOMME A. Oui. On voyait des femmes nues. Elles étaient belles. Elles avaient des gros seins. On voyait des hommes nus aussi. Ils avaient des gros sexes. J’aurais voulu être à la place de tous ces hommes. Pouvoir les faire crier. Toutes ces femmes. Mais j’étais seul dans mon lit. Sans femme. Je ne pouvais faire crier que moi. Alors je criais. Tout seul. Sous ma couette. Dans la nuit.

LOUISE. Pourquoi tu n’essayais pas de rencontrer des femmes dans la rue ?

HOMME A. Parce que j’avais peur.

MARGUERITE. De quoi ?

HOMME A. Des femmes. J’avais peur qu’elles me trouvent idiot. J’avais peur qu’elles m’envoient promener. J’avais peur de ne pas assurer quand elles seraient nues devant moi. Et puis maman me surveillait. Elle avait peur que je rencontre des femmes. Elle voulait que je sois de retour à la maison dès que je sortais du bureau. Je devais sauter dans un taxi et courir à la maison. J’avais droit à dix minutes du bureau à la maison. Dix minutes, ça ne fait pas beaucoup pour rencontrer des femmes. A la maison, maman m’accueillait. Elle me disait : « Bonsoir, mon chéri. Tu as passé une bonne journée ? Tu n’as pas eu d’ennuis ? Personne ne t’a fait de mal ? Tu es tout pâle. Tu dois avoir faim. Je vais préparer ton goûter.

LOUISE. La vache !

MARGURITE. Terrible !

HOMME A. Et elle me préparait toujours le même goûter. Une charlotte aux fraises. J’ai horreur des fraises. Je suis allergique aux fraises depuis que j’ai trois ans. Parce qu’à trois ans, j’ai fait une overdose de fraises à une fête d’anniversaire. C’était l’anniversaire de Jimmy. Mon camarade Jimmy la limace. On m’a retrouvé dans la baignoire. Tout bleu. Dégoulinant. Le docteur a dit à maman que j’avais failli y passer. Mais maman a oublié. Maman oublie tout ce qui ne la concerne pas directement. Alors, elle me disait : « Mais pourquoi tu ne manges pas ? Tu n’as pas faim ? Tu n’aimes pas la charlotte aux fraises de maman ? ». J’avais envie de la lui envoyer à la figure, sa charlotte aux fraises. De l’étaler sur les murs. Mais je ne disais rien. J’avais peur de faire du mal à maman. De ne pas lui faire plaisir. Alors je mangeais sa charlotte aux fraises sous ses yeux. Et dès qu’elle avait le dos tourné, j’allais vomir.

MARGUERITE. Quelle horreur !

LOUISE. T’aurais dû lui dire la vérité !

HOMME A. Je ne pouvais pas. J’avais peur.

MARGUERITE. T’es un pauvre petit gars qui a toujours peur !

HOMME A. Oui. Où est maman ?

LOUISE. Tu viens de la tuer !

HOMME A. Ah, oui. Je n’aurais pas dû tuer maman.

LOUISE. Mais si ! T’as bien fait ! Il ne faut jamais regretter ce qu’on a fait.

MARGUERITE. Maintenant, elle ne t’embêtera plus.

LOUISE. Elle te laissera tranquille.

MARGUERITE. Tu pourras faire ce que tu veux.

LOUISE. Tu seras libre.

MARGUERITE. Tu seras un homme.

LOUISE. Tu inviteras des femmes à dîner.

MARGUERITE. Tu leur feras l’amour.

LOUISE. Tu n’auras plus peur de ne pas faire plaisir à ta maman.

HOMME A. Maman ! Je veux revoir maman ! La serrer dans mes bras. L’embrasser. Sentir son odeur. Dormir dans son lit. Manger sa charlotte aux fraises. Maman ! Maman, reviens !

Un temps. Marguerite et Louise se regardent.

MARGUERITE. Bon.

LOUISE. Bon.

MARGUERITE. On laisse tomber ?

LOUISE. On laisse tomber.

HOMME A. Non, mes petites chéries ! Ne partez pas ! Ne m’abandonnez pas ! J’ai besoin de vous !

LOUISE. Trouve-toi d’autres mamans.

MARGUERITE. Nous, on cherche des hommes.

LOUISE. Des vrais.

Noir.

Publié par Sonia WILLI

Comédienne de formation (Ecole Périmony), auteure de pièces de théâtre déjà mises en scène par Victor GAUTHIER-MARTIN, Anne MONFORT, Hélène LEBARBIER, (Nouveau Théâtre de Montreuil, CDN de Montreuil, la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois, Théâtre Nanterre-Amandiers, Théâtre de Chelles, Théâtre du Colombier, Bagnolet, Théâtre Clavel, Théâtre Universitaire de Nantes), boursière du CNL (Centre National du Livre), j'écris également des nouvelles, des poèmes et des romans. Parallèlement à mon travail d'écriture, je suis également coach de comédiens, c'est-à-dire que j'aide les comédiens à préparer et à répéter au mieux leurs rôles pour le théâtre, le cinéma ou la télévision.

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