« PAUVRE PAUL », pièce courte extraite de : « IL NEIGE SOUS LE SCALP » de Sonia WILLI a été créée en juin 2019 au Théâtre Clavel (Paris) dans une mise en scène de Hélène LEBARBIER et interprétée par Zacharie MASSARDIER-SONSINO dans le rôle de Paul et Sonia ZAROWSKY dans le rôle de l’INCONNU(E).


PERSONNAGES. Inconnu, Paul.
DECOR. La rue d’une capitale. Le matin. Lumière dorée du soleil frisant les immeubles. Puis le ciel s’assombrit et la pluie se met à tomber à torrents. Paul sort son parapluie. Il est pressé. Il marche vite. Nerveusement. Il a l’air stressé. Sans doute en retard pour quelque chose. Paul porte un imperméable beige, un chapeau et une mallette noirs. L’inconnu le suit. Il est vêtu de manière « bohème » et décontractée, tout l’inverse du look de Paul. En son off, les bruits de la ville. Voitures, klaxons et brouhaha d’une foule de gens pressés.
INCONNU. Bonjour.
PAUL. …
NCONNU. Bonjour.
PAUL. …
INCONNU. J’ai dit : bonjour.
PAUL. J’ai entendu. Vous avez dit bonjour.
INCONNU. Pourquoi vous ne me répondez pas ?
PAUL. Je ne vous connais pas.
INCONNU. A chaque fois qu’on se croise dans la rue, je vous dis bonjour et vous ne me répondez pas. Pourquoi vous ne me répondez pas ?
PAUL. Je ne vous connais pas, je vous assure. Je ne vous ai jamais vu.
INCONNU. Vous ne regardez jamais autour de vous quand vous marchez dans la rue ?
PAUL. Je regarde juste pour ne pas me cogner dans les autres.
INCONNU. Regardez-moi bien. Vous me connaissez. On se connaît. On se croise tous les jours dans la rue. On est voisins. Voisins d’immeuble ou quelque chose comme ça. Je déteste les menteurs. Je les ai en horreur. Des lâches. Des imposteurs.
PAUL. Mais puisque je vous dis que je ne vous ai jamais vu, moi !
INCONNU. Et comment vous aurais-je vu, moi ?
PAUL. Il faut croire que vous me regardiez et que je ne vous regardais pas.
INCONNU. Dans la rue, les gens regardent leurs pieds pour ne pas marcher dans une crotte de chien ou le ciel pour ne pas se prendre le vol furieux d’un pigeon ou l’horizon pour ne pas finir en crêpe sous une voiture, mais jamais les autres passants. Les passants passent sans regarder les autres passants passer avec eux. Vous n’avez jamais remarqué ?
PAUL. Non.
INCONNU. Vous êtes un passant paresseux.
PAUL. Je suis surtout un passant pressé. Excusez-moi.
INCONNU. Où vous allez ?
PAUL. Pourquoi ça vous intéresse ?
INCONNU. Je m’intéresse aux autres.
PAUL. Allez vous intéresser à un autre autre. Moi, je suis un autre pressé.
INCONNU. Moi, je suis un autre pas pressé qui s’intéresse aux autres qu’ils soient pressés ou qu’ils ne soient pas pressés alors ça ne me fait rien, à moi, si vous êtes un autre pressé.
PAUL. C’est ça. Excusez-moi.
INCONNU. Vous allez travailler ?
PAUL. …
INCONNU. Je suis sûr que vous allez travailler. Ho !!
PAUL. Quoi…?
INCONNU. Je vous parle ! Je vous cause. Je vous interloque. Je vous interpelle. Je vous adresse la parole. I’m talking to you, mother fucker !! Bloody bastard ! I’M TALKING TO YOU !!
PAUL. Mais qu’est-ce que je vous ai fait, nom de Dieu ?
INCONNU. Vous allez travailler ?
PAUL. C’est ça. Je vais travailler.
INCONNU. Vous travaillez où ?
PAUL. Dans un bureau.
INCONNU. Qu’est-ce que vous faites ?
PAUL. Je passe des coups de fils et je tape sur un clavier d’ordinateur.
INCONNU. Ca vous intéresse ?
PAUL. Je gagne ma vie.
INCONNU. Mais ça vous intéresse ?
PAUL. Ca paie mon loyer, mes factures, mes repas, ma voiture.
INCONNU. Je vous demande si votre travail vous intéresse ?
PAUL. Je suis en retard.
INCONNU. Passer des coups de fil et taper sur un clavier d’ordinateur toute votre vie juste pour continuer à vivre cette vie avec ce travail qui consiste à passer des coups de fil et à taper sur un clavier d’ordinateur, ça vous intéresse ?
PAUL. Vous allez me suivre, comme ça, toute la journée ?
INCONNU. Il fait beau et je n’ai pas mal aux pieds.
PAUL. Vous n’avez pas autre chose à faire ?
INCONNU. Vous m’intéressez.
PAUL. Pourquoi ?
INCONNU. Je suis intrigué par ceux qui ne répondent pas.
PAUL. Ca se mord la queue.
INCONNU. Comment ça ?
PAUL. Si je vous répondais, je ne vous intéresserais pas ?
INCONNU. Peut-être pas. Vous êtes comptable ?
PAUL. Quel est le rapport ?
INCONNU. Aucun. Je me demandais ce que vous faisiez comme travail. Vous marchez vite.
PAUL. Je suis en retard.
INCONNU. Vous êtes marié ?
PAUL. Vous êtes de plus en plus bizarre.
INCONNU. Je ne vous drague pas. Je vous demande juste si vous êtes marié.
PAUL. En quoi ça vous intéresse ?
INCONNU. Je vais vous tuer.
PAUL. Pardon ?
INCONNU. Vous tuer. Vous dégommez la gueule avec un silencieux.
PAUL. Vous n’êtes pas bien.
INCONNU. Un silencieux servant à faire caner un homme en silence, vous verrez les anges tout en entendant une mouche voler avant même d’avoir le temps de dire Amen. Personne n’en saura rien. Vous êtes rassuré ?
PAUL. Vous n’êtes vraiment pas bien.
INCONNU. Un criminel doit toujours s’intéresser à sa victime avant de la tuer. Une question de politesse. Je suis un criminel poli. Politiquement correct, comme on dit.
PAUL. Vous êtes surtout cinglé. Si vous continuez toujours tout droit par là, vous tombez sur un grand bâtiment gris où vous vous sentirez bien et où des dames en blanc vous donneront des médicaments. Excusez-moi. Je suis en retard.
INCONNU. Pourquoi vous n’arrêtez pas de vous excuser ?
PAUL. Excusez-moi.
INCONNU. Vous le faites exprès ?
PAUL. Laissez-moi passer. Je dois aller travailler.
INCONNU. Vous ne travaillerez plus.
PAUL. Foutez-moi le camp. Vous êtes détraqué ! Et je suis en retard.
INCONNU. C’est peut-être compatible ?
PAUL. Compatible…?
INCONNU. Je suis détraqué donc il est normal que je vous défroque le caisson d’un coup de chair à canon et vous êtes en retard donc vous ne serez plus jamais à l’heure parce que c’est trop tard.
PAUL. Je pourrais toujours être à l’heure demain matin.
INCONNU. Vous l’auriez pu si vous aviez été à l’heure aujourd’hui.
PAUL. Et si je ne suis pas d’accord ?
INCONNU. Les victimes sont rarement d’accord avec leur fin.
PAUL. Avec quoi vous comptez me liquider ?
INCONNU. Un 22 long rifle. Celui de mon père. Il s’est fait sauter le plafond avec.
PAUL. Vous n’avez qu’à l’imiter avant de faire une connerie.
INCONNU. Pour moi ce serait de me faire sauter le caisson qui en serait une !
PAUL. Chacun défend son bifteck ! Evidemment.
INCONNU. Evidemment.
PAUL. Si vous me laissez partir, j’irais tranquillement travailler, vous retournerez tranquillement chez vous et tout reviendra dans l’ordre, je ne dirais rien à personne, je vous le promets.
INCONNU. Ca ne sert à rien. Je vous ai choisi dès que je vous ai vu. Vous êtes ma victime. Personne d’autre que vous. C’est un peu comme un choix amoureux. C’est irrémédiable. Vous y passerez, mon vieux.
PAUL. Pourquoi moi ? La rue est pleine de gens. Choisissez quelqu’un qui n’est pas pressé. Quelqu’un qui n’a pas de travail. Pas de femme. Pas d’enfants. Quelqu’un qui n’a rien à perdre. Laissez-moi repartir. Je vous donnerai de l’argent. J’ai des économies.
INCONNU. C’est vous !
PAUL. Mais pourquoi, enfin ? C’est absurde !
INCONNU. Je vous aime.
PAUL. Allons bon…
INCONU. Pas de panique. Je vous aime d’un amour purement assassin.
(…)