« EXIT » de Sonia WILLI a été créé en juin 2013 au Nouveau Théâtre de Montreuil, CDN de Montreuil, dans une mise en scène d’Anne MONFORT et interprété par Nicolas FINE.


je n’avais rien fait rien de rien c’est parti tout seul c’est ce que je disais en tout cas je n’ai rien fait rien c’est toujours plus facile elle a bon dos l’innocence le verre de lait chaud du gosse qui ne peut pas dormir ce déluge cette fatigue ça n’en finit pas j’ai envie de faire quelque chose d’épouvantable ce soir de grotesque tous ces gosses ça sent le souffre au loin ou le goudron non le pétrole et cette fumée ce feu de camp cette guerre folle les baraquements la chaleur sable dans les yeux tête qui bourdonne ballet d’hélicoptères ça tourne résonne ça vous donne un de ces mal de tête il y a du bruit dans le couloir un cliquetis métallique un frottement agaçant un 22 long rifle un Beretta 92 FS à 15 cartouches et paf envole-toi loin d’ici envole-toi mon ange mon tout petit encore du lait sur la joue pas besoin de silencieux tuer n’est pas tuer en temps de guerre c’est jouer c’est un jeu tu dégaines ton jouet et tu tires gamin tu tires sans compter sans frissonner tu tires dans le tas ta ta ta ta tu les allumes mon gars t’es un fier à bras un héros oui ou non comment savoir ce qu’on a fait si on ne se souvient plus de ce qu’on a fait au juste c’est injuste injustifié je n’ai rien fait c’est l’histoire du poisson rouge chaque recoin est une découverte à chaque seconde il vient de naître la mémoire l’abîme de ceux qui ont vu l’enfer de près le vrai celui qu’on ne peut pas imaginer celui qu’on ne peut même pas raconter celui qui te tue sans te faire mourir tout à fait celui qui te gèle l’âme chaque souffle te coûte tu aimerais être mort renifler la terre en silence être le plus petit des vers disparaître comme du gaz t’évaporer en douce filer à l’anglaise être une ombre parmi les ombres ne plus être là quel fracas j’ai envie de rire mais je ne peux pas ça gratte j’ai toujours eu envie de rire au moment où j’aurais dû avoir envie de pleurer et pleurer au moment ou j’aurais dû avoir envie de rire comment on fait quand on n’a pas de patronyme qu’est-ce qu’on dit à son adjudant chef comment on s’en sort on change de nom et puis on ne sait plus qui on est et qui on a été tempête du désert missile scud je pisse l’uranium épuisé c’est toi qui m’épuises me ruines la bile va t’en je ne voulais pas te tuer là au mauvais endroit au mauvais moment c’est ce qu’on dit le hasard le destin qu’est-ce que j’en sais petit forgive me et maintenant dégage la sueur des autres rôde gronde inonde ta chair t’incommode mais ce n’est rien à coté du reste la sueur un détail mascarade absurde d’une fin du monde avant l’heure l’horreur non la terreur non plus il faudrait inventer un nouveau mot qu’est-ce qu’ils ont à me regarder une bête de foire c’est ce que je suis j’aimerais bien frapper parfois n’importe qui bam juste un grand coup dans la face dans ta tête d’os l’entendre craquer se disloquer sous mes coups ça me défoulerait bien qui a fait quoi pourquoi où étiez-vous à 22h40 ce mardi vous vous en souvenez oui ou non vous devez bien vous en souvenir quelque part dans un coin de votre tête mais de quoi vous me parlez putain tu sais je suis un citoyen américain tu l’ignorais peut-être c’est la guerre mon petit bonhomme je n’ai pas été un vainqueur mais j’ai vaincu mes défaites forgive me je n’ai rien fait le fantôme lance relance rôde me taraude la mémoire c’est vraiment trop facile de jouer avec qu’est-ce que t’en sais connasse t’es dans ma tête c’est qui celle-là d’où elle sort une traînée je vais te la faire au carré ta tête une grimace de façade un truc extraordinaire qui éclairera un peu ton oeil de limace froide va t’en va disparais que je ne te voie plus file avant que je ne t’enfile moi je ne peux plus le faire je suis juste un gros tas de chair même pas si gros d’ailleurs mais c’est une impression tout est une question d’impression c’est l’éternel problème du point de vue toujours tes yeux qui voient ce qu’ils voient pas ceux du voisin ni ceux de ta mère je crois qu’ils aiment beaucoup me regarder je dois être spécialement beau ce matin est-ce qu’on est le matin est-ce que j’ai mangé mis quelque chose dans ce ventre que je ne sens plus il s’approche trop lui vraiment trop je n’aime pas quand les inconnus s’approchent de moi comme ça il y a un frottement quelque part un truc vaguement dégueulasse qui ne me plaît pas du tout il se croit dans le métro en temps de grève vire cette main je ne te connais pas maintenant c’est trop tard ils sont tous flous je ne reconnais personne est-ce que je connais ces personnes est-ce que je devrais m’en souvenir on ne regarde personne avec cet air-là ce regard de merlan frit de moineau apeuré je dois les connaître c’est sûr mais je n’en ai aucun souvenir je vois juste des visages flous et des sourires froids qui parlent je ne sais même pas s’ils me parlent ou s’ils parlent à quelqu’un d’autre ça alors ce sont eux les bêtes de cirque de foire les énergumènes j’aime beaucoup le prénom Gertrude il faudrait le ressusciter j’en ai connu une avant l’amie d’une amie ou alors non je ne sais plus si c’est vrai ou pas peut-être que c’est un film une comédie joyeuse avec des filles en robes rouges qui rient tout le temps et des chapeaux de feutre qui s’envolent au-dessus de la mer à cause du vent en tout cas ce n’est pas un drame ça va le cerveau marche ça va est-ce qu’il a reçu un coup est-ce qu’il est tombé dans sa chambre vous pouvez répondre vous vous en souvenez oui ou non caporal fantassin tu en connais un rayon oui chef oui chef rompez donnez-moi un verre de rouge et aussi un morceau de pâté j’aimerais bien ça un morceau de pâté vous pouvez faire ça pour moi j’ai faim vous êtes mignonne elle fait son intéressante l’autre à côté avec ses bas sous sa blouse si courte elle croit quoi que je ne suis plus un homme que je peux rester de marbre devant ses cuisses roses vous vous êtes mignonne vous restez à votre place c’est bien où est mon verre de rouge ah oui oui oui d’accord uniquement le dimanche pourquoi le dimanche on ne se biture que le jour du seigneur chez vous en pensant à son sang vous me faites bien rigoler et jamais le soir jamais vous avez peur de quoi que je m’évade me carapate vous m’avez vu je n’irai pas loin pas même au coin de la rue il y a du bruit dans le couloir ils font trop de bruit ils rient entre eux en me regardant ils se foutent de moi en fait c’est ça ils me prennent pour un vieux con un vieux débris inutile qu’on met dans un coin autant me mettre dans un tiroir et fermer le couvercle pour de bon en quarantaine éternelle la Sibérie pour le vieux machin le reste d’on ne sait quoi de quoi parlent-ils j’aimerais être avec eux j’aimerais comprendre les rires est-ce qu’on peut jamais comprendre un rire le déceler tout à fait seul c’est ça je crois que je suis seul ici pourtant je les vois je les entends mais je suis seul quelque part je ne sais pas pourquoi il y a une limite comme une frontière une fermeture sans porte il y a quoi là haut c’est une fenêtre une petite lucarne pâle trop haut je ne comprends pas j’aimerais faire des tas de choses comme me lever et danser ou courir tiens oui aller courir dans un bois pendant l’hiver sentir le soleil sur ma peau l’enrouler dans un gros pull ma peau et regarder un feu de cheminée dorer les murs fermer les yeux me dire que j’aurais des tas de choses à faire aujourd’hui et que je ne fais rien que regarder ce feu danser devant mes yeux est-ce que ce n’est pas ça vivre vraiment être intensément là dans le présent c’est rare c’est précieux comme le plus beau des bijoux il y a des visages quelque part qui sont des visages d’anges on ne les voit que si on penche un peu la tête de côté comme ça sans chercher à voir ce qu’on nous dit de voir la matière ce n’est pas difficile c’est là et voilà mais le reste c’est une question de sensibilité de réception de plénitude je divague ça tourne et flamboie ou peut-être que ça se perd mon petit père j’ai soif oui c’est ça ma gorge sèche a soif ou c’est moi pourtant je sens l’eau ou alors c’est la brume je marche sur une route ou un chemin de terre il y a de la brume personne juste de la brume ça m’entoure me protège ou me dénude je suis nu oui pas un poil sur le caillou oui est-ce que c’est comme ça quand on naît on a froid on naît nu j’ai froid mais je suis déjà né il y a longtemps très longtemps ou ce n’était pas moi on me chante une chanson quelque chose de délicat de gracieux ça me touche je ne sais pas pourquoi cette voix me touche m’enveloppe le vol d’un oiseau me fait le même effet ça m’émerveille le premier vol la peur du vide et puis hop le voilà qui s’envole le petit moineau tout frais tout neuf loin de son fil il étend ses ailes ébouriffées et suit ses frères dans les airs le ciel est d’un bleu assourdissant ce matin on dirait une peinture je nage dans le ciel ça fait un bien fou je me désaltère au son de tes lèvres mon petit moineau je me dénude à l’eau m’abandonne dans ses chairs chaudes c’est de l’amour le monde tout ce monde de l’amour mais que font-ils ils me surveillent ils ont peur que je parte sans eux que je me fasse la belle dis donc on n’est pas en zonzon mon petit zinzin tu pars de là quand tu veux je ne te retiens pas dans le bas du bas mes bras sont ouverts comme ceux de ta mère les jours de grand froid quelqu’un sur le chemin une ombre floue dans un paysage lunaire pourquoi la lune le soleil étincelant est du miel coulant sur le bitume je ne suis pas bituré je vous promets je suis léger mes pieds sont des ailes ils affleurent effleurent une fine vapeur de violette inonde la pièce je me sens bien ta voix flotte là au-dessus de moi j’aimerais l’embrasser ta voix la prendre avec moi sous le bras chante chante ne t’arrête pas parle- moi mon ange pour que toujours je
La lumière, devenue petit à petit d’une blancheur assourdissante, s’éteint brutalement.